Le mauvais Vitrier

Le « Mauvais Vitrier » est l’un des cinquante Petits poèmes en prose rédigés par Baudelaire entre 1855 et 1864. Le recueil, encore appelé Le Spleen de Paris, a connu une publication posthume en 1867.

Le Mauvais Vitrier :

La première personne que j’aperçus dans la rue, ce futun vitrier dont le cri perçant, discordant, monta jusqu’à moi à travers la lourde et saleatmosphère parisienne. Il me serait d’ailleurs◡impossible de dire pourquoi je fus prisà l’égard de ce pauvrehomme d’une haine aussi soudaine que despotique.

« – Hé ! Hé ! » et je lui criai de monter. Cependant je réfléchissais, non sans quelque gaieté, que, la chambre étantau sixièmeétage et l’escalier fortétroit, l’homme devaitéprouver quelque peine à opérer sonascension et accrocher en maintendroit lesangles de sa fragile marchandise.

Enfin il parut : j’examinai curieusement toutes ses vitres, et je lui dis :

« – Comment ? Vous n’avez pas de verres de couleur ? des verres roses, rouges, bleus, des vitres magiques, des vitres de paradis ? Impudent que vousêtes ! Vousosez vous promener dans des quartiers pauvres, et vous n’avez pas même de vitres qui fassent voir la vie en beau ! »

Et je le poussai vivement vers l’escalier, où il trébucha en grognant.

Je m’approchai du balcon et je me saisis d’un petit pot de fleurs, et quand l’homme reparut au débouché de la porte, je laissai tomber perpendiculairement monengin de guerre sur le rebord postérieur de ses crochets ; et le choc le renversant, ilacheva de briser sous son dos toute sa pauvre fortuneambulatoire qui rendit le bruit éclatant d’un palais de cristal crevé par la foudre.

Et, ivre de ma folie, je lui criai furieusement : « La vie en beau ! la vie en beau ! »

Ces plaisanteries nerveuses ne sont pas sans péril, et on peut souvent les payer cher. Mais qu’importe l’éternité de la damnation à qui a trouvé dansuneseconde l’infini de la jouissance ?


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