YASMINA REZA


Yasmina Reza est une actrice, romancière et auteur dramatique, née le 1er mai 1959 à Paris.

Cette pièce Art est écrite en 1994 pour les comédiens Arditi, Vaneck et Luchini. Représentée à la comédie des Champs Elysées, elle connait un triomphe. La pièce de théâtre reçoit deux Molières : celui du meilleur spectacle privé et celui du meilleur auteur.
Art est l’histoire de trois amis de longue date, Serge, Marc et Yvan. qui se retrouvent autour de l’achat d’un tableau contemporain, un tableau blanc.

L’extrait ci-dessous est le début de la pièce, moment où Serge montre le tableau qu’il a acheté à son ami Marc.

Marc, seul.
Marc : Mon◡ami Serge a acheté un tableau.
C’est◡une toile d’environ un mètre soixante sur◡un mètre vingt, peinte◡en blanc. Le fond est blanc et si on cligne des◡yeux, on peut◡apercevoir de fins liserés blancs transversaux.
Mon◡ami Serge est◡un◡ami depuis longtemps. C’est◡un garçon qui a bien réussi, il◡est médecin dermatologue et il◡aime l’art.
Lundi, je suis◡allé voir le tableau que Serge avait◡acquis samedi mais qu’il convoitait depuis plusieurs mois.
Un tableau blanc, avec des liserés blancs. 

Chez Serge.
Posée à même le sol, une toile blanche, avec de fins liserés blancs transversaux.
Serge regarde, réjoui, son tableau.
Marc regarde le tableau.
Serge regarde Marc qui regarde le tableau.
Un long temps où tous les sentiments se traduisent sans mot.

Marc : Cher ?
Serge : Deux cent mille.
Marc : Deux cent mille ?
Serge : Handtington me le reprend à vingt-deux.
Marc : Qui est-ce ?
Serge : Handtington ?
Marc : Connais pas.
Serge : Handtington ! La galerie Handtington !
Marc : La galerie Handtington te le reprend à vingt-deux ?
Serge : Non, pas la galerie. Lui. Handtington, lui-même. Pour lui !
Marc : Et pourquoi ce n’est pas Handtington qui l’a acheté ?
Serge : Parce que tous ces gens ont◡intérêt à vendre à des particuliers. Il faut que le marché circule.
Marc : Ah oui…
Serge : Alors ?
Marc : …
Serge : Tu n’es pas bien là. Regarde-le d’ici. Tu aperçois les lignes ?
Marc : Comment s’appelle le …
Serge : Peintre. Antrios.
Marc : Connu ?
Serge : Très. Très !
Un temps.
Marc : Serge, tu n’as pas◡acheté ce tableau deux cent mille francs ?
Serge : Mais mon vieux, c’est le prix. C’est◡un ANTRIOS !
Marc : Tu n’as pas◡acheté ce tableau deux cent mille francs !
Serge : J’étais sûr que tu passerais à côté.
Marc : Tu as acheté cette merde deux cent mille francs ?!

Serge, comme seul.
Serge : Mon◡ami Marc, qui est◡un garçon intelligent, garçon que j’estime depuis longtemps, belle situation, ingénieur dans l’aéronautique, fait partie de ces◡intellectuels, nouveaux, qui, non contents d’être ennemis de la modernité, en tirent une vanité incompréhensible.
Il◡y a depuis peu, chez l’adepte du bon vieux temps, une◡arrogance vraiment stupéfiante.

Les mêmes. Même endroit. Même tableau.

Serge : (après un temps) Comment peux-tu dire « cette merde » ?
Marc : Serge ! Un peu d’humour ! Ris !… Ris, vieux, c’est prodigieux que tu aies acheté ce tableau !
Marc rit.
Serge reste de marbre.

Serge : Que tu trouves cet◡achat prodigieux tant mieux, que ça te fasse rire, bon, mais je voudrais savoir ce que tu entends par « cette merde ».
Marc : Tu te fous de moi !
Serge : Pas du tout « cette merde » par rapport à quoi ? Quand◡on dit telle chose est◡une merde, c’est qu’on◡a un critère de valeur pour◡estimer cette chose.
Marc : À qui tu parles ? À qui tu parles en ce moment ? Houhou !
Serge : Tu ne t’intéresses pas à la peinture contemporaine, tu ne t’y es jamais intéressé. Tu n’as aucune connaissance dans ce domaine, donc comment peux-tu affirmer que tel◡objet, obéissant à des lois que tu ignores, est◡une merde ?
Marc : Mais c’est◡une merde. Excuse-moi. Il rit.

Serge, seul.
Serge : Il n’aime pas le tableau. Bon !
Aucune tendresse dans son◡attitude.
Aucun◡effort.
Aucune tendresse dans sa façon de condamner.
Un rire prétentieux, perfide.
Un rire qui sait tout mieux que tout le monde.
J’ai haï ce rire.

Art, Yasmina Reza, 1994