Virginia Woolf

Romancière anglaise (Londres, 1882 – près de Rodmell, Sussex, 1941) : lire la  biographie  de Virgina Woolf sur l’encyclopédie Larousse.

Les Vagues (The Waves), publié en 1931, est le roman le plus expérimental de Virginia Woolf. Il a été traduit en français par Marguerite Yourcenar. Il consiste en monologues parlés par les six personnages du roman : Bernard, Susan, Rhoda, Neville, Jinny, et Louis. Percival, le septième personnage, est aussi important, bien que les lecteurs ne l’entendent jamais parler lui-même. Les monologues sont interrompus par neuf brefs interludes à la troisième personne, qui détaillent une scène côtière à différents moments du jour, de l’aube au crépuscule. (Source Wikipedia)

Audio PodCloud France Culture « Les Vagues» de Virginia Woolf par Caroline Menon-Bertheux

JINNY. Je déteste le petit miroir de l’escalier, dit Jinny. Il ne reflète que nos têtes, il nous décapite, et ma bouche◡est trop grande, mes◡yeux sont trop rapprochés. Quand je ris, je montre trop mes gencives. Mon visage est◡éclipsé par le visage farouche de Suzanne, par ses◡yeux que les poètes aimeront, disait Bernard, à voir se baisser sur◡un◡ouvrage de couture aux points égaux et blancs. Même le visage lunaire et vide de Rhoda se suffit à lui-même, comme ces pétales blancs qu’elle◡aimait à faire flotter dans◡un bol. C’est pourquoi je les dépasse toutes deux d’un seul bond, pour ne m’arrêter qu’à l’étage au-dessus où pend un long miroir dans lequel je peux me refléter tout◡entière. Je vois d’un seul coup d’œil mon corps et mon visage, car◡en dépit de cette robe de serge, mon corps et mon visage ne font qu’un. Oui, lorsque je remue la tête, mon corps étroit ondule tout◡entier ; et mes jambes minces frémissent comme◡une tige au souffle du vent. Je voltige entre le dur visage de Suzanne, et celui de Rhoda, si vague ; je bondis comme◡une de ces flammes qui courent dans les crevasses du sol ; je remue ; je danse ; je ne cesse jamais de remuer et de danser. Je remue comme la feuille qui remuait jadis dans la baie et m’effrayait quand j’étais◡enfant. Ma danse se projette sur ces murs impersonnels, ces murs rayés, ces murs blanchis à la chaux et bordés d’une plinthe jaune, comme la lueur du feu sur le couvercle d’une théière. Je prends feu, même sous les◡yeux froids des femmes. Quand je lis, un liseré rouge court le long de la tranche noire des livres de classe. Et pourtant, je suis◡incapable de suivre un mot à travers ses significations changeantes. Je suis◡incapable de suivre une pensée qui remonte du présent au passé. Je ne me tiens pas debout comme Suzanne, tout◡absorbée, songeant à ma maison avec des◡yeux pleins de larmes ; je ne vais pas m’étendre comme Rhoda, pelotonnée sur moi-même au milieu des fougères qui tachent de vert mon tablier de coton rose, en rêvant de plantes sous-marines et de rochers entre lesquels nagent lentement des poissons. Je ne rêve pas.

JINNY. I hate the small looking-glass on the stairs. It shows our heads only; it cuts off our heads. And my lips are too wide, and my eyes are too close together; I show my gums too much when I laugh. Susan’s head, with its fell look, with its grass- green eyes which poets will love, Bernard said, because they fall upon close white stitching, put mine out; even Rhoda’s face, mooning, vacant, is completed, like those white petals she used to swim in her bowl. So I skip up the stairs past them, to the next landing, where the long glass hangs and I see myself entire. I see my body and head in one now; for even in this serge frock they are one, my body and my head. Look, when I move my head I ripple all down my narrow body; even my thin legs ripple like a stalk in the wind. I flicker between the set face of Susan and Rhoda’s vagueness; I leap like one of those flames that run between the cracks of the earth; I move, I dance; I never cease to move and to dance. I move like the leaf that moved in the hedge as a child and frightened me. I dance over these streaked, these impersonal, distempered walls with their yellow skirting as firelight dances over teapots. I catch fire even from women’s cold eyes. When I read, a purple rim runs round the black edge of the textbook. Yet I cannot follow any word through its changes. I cannot follow any thought from present to past. I do not stand lost, like Susan, with tears in my eyes remembering home; or lie, like Rhoda, crumpled among the ferns, staining my pink cotton green, while I dream of plants that flower under the sea, and rocks through which the fish swim slowly. I do not dream.

RHODA :  C’est mon visage que je vois dans le miroir, derrière l’épaule de Suzanne, dit Rhoda. Ce visage-là est bien mon visage. Mais je vais reculer derrière◡elle afin de le cacher, car je ne suis pas présente. Je n’ai pas de visage. Les◡autres jeunes filles ont des visages ; Suzanne, Jinny ont des visages : elles sont présentes. Le monde où elles vivent est◡un monde véritable. Les objets qu’elles soulèvent ont◡un poids. Elles disent oui ; elles disent non, tandis que je change et que j’hésite, et qu’il suffit d’une seconde pour me percer à jour. Si elles croisent une femme de chambre, cette femme de chambre les regarde sans rire. Mais quand elle me voit, elle rit. Quand◡on leur parle, elles savent quoi répondre. Elles rient pour de vrai ; elles se fâchent pour de vrai, tandis que je suis forcée de regarder autour de moi et de faire ce que font les◡autres.
Voyez avec quelle◡assurance◡extraordinaire Jinny tire sur ses bas. Simplement parce qu’elle va jouer au tennis. J’admire l’assurance de Jinny, mais je préfère encore les manières de Susan. Car◡elle◡est plus résolue que Jinny et moins désireuse de briller. Toutes deux me méprisent parce que je les prends pour modèles. Mais◡il◡arrive parfois que Susan m’enseigne, par◡exemple, la façon de faire◡un nœud. Tandis que Jinny a son propre savoir qu’elle garde pour soi. L’une et l’autre ont des amies auprès desquelles elles vont s’asseoir. Elles◡ont des secrets qu’elles chuchotent dans les coins. Mais moi, je m’attache seulement à des noms et à des visages. Je les collectionne comme des◡amulettes qui préservent du malheur. Je choisis dans le vestibule un visage◡inconnu et c’est◡à peine si je pus boire mon thé quand celle dont je ne sais pas le nom est◡assise en face de moi. J’étrangle. Je suis ballottée çà et là par la violence de mon◡émotion. J’imagine ces◡êtres dépourvus de noms, ces◡êtres immaculés, occupés à me regarder derrière des buissons. Je saute très haut pour◡exciter leur◡admiration. Bien souvent, je suis tombée percée de flèches pour les faire fondre◡en larmes. S’il leur◡arrive de dire, ou si j’apprends par◡une étiquette posée sur leur malle, qu’ils◡ont passé les dernières vacances à Scarborough, la ville entière de Scarborough se change◡en or, les trottoirs même sont◡illuminés. C’est pourquoi je hais les miroirs qui me montrent mon vrai visage. Seule, je tombe souvent dans le néant. Je dois poser le pied prudemment sur le rebord du monde, de peur de tomber dans le néant. Je suis forcée de me cogner la tête contre◡une porte bien dure, pour me contraindre à rentrer dans mon propre corps.

RHODA. That is my face. That face is my face. But I will duck behind her to hide it, for I am not here. I have no face. Other people have faces; Susan and Jinny have faces; they are here. Their world is the real world. The things they lift are heavy. They say Yes, they say No; whereas I shift and change and am seen through in a second. If they meet a housemaid she looks at them without laughing. But she laughs at me. They know what to say if spoken to. They laugh really; they get angry really; while I have to look first and do what other people do when they have done it.
See now with what extraordinary certainty Jinny pulls on her stockings, simply to play tennis. That I admire. But I like Susan’s way better, for she is more resolute, and less ambitious of distinction than Jinny. Both despise me for copying what they do; but Susan sometimes teaches me, for instance, how to tie a bow, while Jinny has her own knowledge but keeps it to herself. They have friends to sit by. They have things to say privately in corners. But I attach myself only to names and faces; and hoard them like amulets against disaster. I choose out across the hall some unknown face and can hardly drink my tea when she whose name I do not know sits opposite. I choke. I am rocked from side to side by the violence of my emotion. I imagine these nameless, these immaculate people, watching me from behind bushes. I leap high to excite their admiration. At night, in bed, I excite their complete wonder. I often die pierced with arrows to win their tears. If they should say, or I should see from a label on their boxes, that they were in Scarborough last holidays, the whole town runs gold, the whole pavement is illuminated. Therefore I hate looking-glasses which show me my real face. Alone, I often fall down into nothingness. I must push my foot stealthily lest I should fall off the edge of the world into nothingness. I have to bang my head against some hard door to call myself back to the body.