Amélie Nothomb

Romancière belge de langue française (Kobe, Japon, 1967) : lire la biographie de Amélie Nothomb sur l’Encyclopédie Larousse.

Stupeur et tremblements est  un roman écrit par Amélie Nothomb. Publié en 1999, il est récompensé par le Grand prix de l’Académie Française. Dans l’extrait qui suit, le lecteur suit les premiers pas de l’héroïne,  Amélie, qui entre comme interprète dans la prestigieuse compagnie Yumimoto à Tokyo. Très vite, celle-ci va se heurter à un système rigide et va enchaîner les maladresses et les erreurs…

La narratrice est embauchée dans une grande société japonaise et découvre les règles insolites qui la régissent.

Monsieur Saito me présenta brièvement à l’assemblée. Après quoi, il me demanda si j’aimais les défis. Ilétait clair que je n’avais pas le droit de répondre par la négative.

– Oui, dis-je.

Ce fut le premier mot que je prononçai dans la compagnie. Jusque-là, je m’étais contentée d’incliner la tête.

Le « défi » que me proposa Monsieur Saito consistait à accepter l’invitation d’un certain Adam Johnson à jouer au golf avec lui, le dimanche suivant. Il fallait que j’écrive une lettre enanglais à ce monsieur pour le lui signifier.

– Qui est Adam Johnson ? eus-je la sottise de demander.

Mon supérieur soupira avecexaspération et ne répondit pas. Était-il aberrant d’ignorer qui était Monsieur Johnson, ou alors ma question était-elle indiscrète ? Je ne le sus jamais et ne sus jamais qui était Adam Johnson.

L’exercice me parut facile. Je m’assis et écrivis une lettre cordiale : Monsieur Saito se réjouissait de jouer au golf le dimanche suivant avec Monsieur Johnson et lui envoyait sesamitiés. Je l’apportai à mon supérieur.

Monsieur Saito lut mon travail, poussa un petit cri méprisant et le déchira :

– Recommencez.

Je pensai que j’avaisété tropaimable ou trop familière avec Adam Johnson et je rédigeai un texte froid et distant : Monsieur Saito prenait acte de la décision de Monsieur Johnson et conformément à ses volontés jouerait au golf avec lui.

Mon supérieur lut mon travail, poussa un petit cri méprisant et le déchira :

– Recommencez.

J’eus envie de demander où était mon erreur, maisilétait clair que mon chef ne tolérait pas les questions, comme l’avait prouvé sa réaction à moninvestigation au sujet du destinataire. Il fallait donc que je trouve par moi-même quel langage tenir au mystérieux Adam Johnson.

Je passai lesheures qui suivirent à rédiger des missives à ce joueur de golf. Monsieur Saito rythmait ma production en la déchirant, sansautre commentaire que ce cri qui devaitêtreun refrain. Il me fallait à chaque fois inventer une formulation nouvelle.

Il y avait à cetexercice un côté : « Belle marquise, vos beauxyeux me font mourir d’amour » (1) qui ne manquait pas de sel. J’explorai des catégories grammaticales en mutation : « Et si Adam Johnson devenait le verbe, dimanche prochain le sujet, jouer au golf le sujet et Monsieur Saito l’adverbe ? Dimanche prochain accepte avec joie de venir adamjohnsoner un jouer au golf monsieur Saitoment. Et pan dans l’œil d’Aristote (2) ! »

Je commençais à m’amuser quand mon supérieur m’interrompit. Il déchira la énième lettre sans même la lire et me dit que Mademoiselle Mori étaitarrivée.

Amélie Nothomb, Stupeur et tremblements, 1999, © Albin Michel.

(1) Allusion au Bourgeois gentilhomme de Molière. Monsieur Jourdain demande à son maître de philosophie de l’aider à rédiger un mot doux destiné à une marquise en employant ces seuls mots : « Belle marquise, vos beaux yeux me font mourir d’amour », ce qui donne lieu à des phrases à la syntaxe déstructurée.

(2) Philosophe grec qui pose les lois du raisonnement et fonde la logique comme instrument de précision du discours philosophique.