JEAN D’ORMESSON

Écrivain et journaliste français (Paris 1925-Neuilly-sur-Seine 2017) : lire la biographie de Jean d’Ormesson sur l’Encyclopédie Larousse.

« Un jour je m’en irai sans en avoir tout dit » est un roman paru en 2014. Avec philosophie et poésie, l’auteur pose son regard azur sur le monde et nous livre une réflexion sur l’univers, la religion ou encore l’amour.

Chapitre IX – De ma bêtise

Marie, qui a toujours eu pour moi des trésors d’indulgence, avait très vite discerné l’imbécile que je cachais sous des dehors trompeurs et parfois presque brillants.
— Mon pauvre chéri…, me disait-elle.
Et c’était pour moi comme un trait de lumière : le bonheur et la vérité me tombaient en même temps sur la tête.
Bien sûr : je donnais le change. En français au moins, je savais assez bien◡arranger les mots entre◡eux. C’était comme jouer aux◡échecs ou aux quilles : j’avais le coup de main, je ne m’en tirais pas trop mal. Mais la vraie intelligence, les dons foudroyants, le talent, la vision, cette supériorité mystérieuse qui enchante et s’impose – ne parlons même pas du génie –, j’en manquais cruellement.

On raconte qu’Albert Einstein et Paul Valéry se sont◡un jour rencontrés. Valéry, selon son◡habitude, tenait un carnet à la main. Einstein lui aurait demandé ce qu’il faisait de cet◡accessoire contemplé avec méfiance. Le poète aurait répondu que le carnet lui servait◡à noter les◡idées qui risquaient de lui venir.
— Parce que vous◡avez des◡idées ? dit Einstein. Je crois n’en◡avoir jamais◡eu qu’une seule de toute ma vie.
Non seulement j’avais des◡idées tout le temps, mais◡elles ne valaient pas la peine d’être notées. J’étais◡à la fois ambitieux et léger. Les◡êtres, les◡événements, les plaisirs et les◡échecs m’étaient souvent indifférents. Tout me paraissait plutôt vain et presque toujours inutile. Je voulais faire des choses, mais je ne savais pas quoi. J’étais consterné de ne laisser derrière moi aucune trace de mon passage, et je refusais les moyens pour me sortir de cette◡impasse. Réussir me répugnait. Les contradictions m’étouffaient. Je battais la campagne. J’étais comme les◡oiseaux qui se cognent contre des vitres. J’étais◡idiot.
— Mon pauvre chéri…, me disait Marie.
Quelque chose m’envahissait. Un bonheur. Et la joie.