Romain Gary

Écrivain français d’origine russe (Vilna 1914 – Paris 1980) : lire la biographie de Romain Kacew, dit Romain Gary sur l’Encyclopédie Larousse.

La Promesse de l’aube est un roman autobiographique paru en 1960. L’histoire a été adaptée au cinéma en 1971 par Jules Dassin puis en 2017 par Eric Barbier.

Extrait du chapitre XXXIX :

A mon marasme se mêlaient la hantise et la morsure d’uninstant de bonheur que je venais de vivre. Si je n’enai pasencore parlé, c’est par manque de talent. Chaque fois que je lève la tête et que je reprends mon carnet, la faiblesse de ma voix et la pauvreté de mes moyens me semblent uneinsulte à tout ce que j’essaye de dire, à tout ce que j’ai aimé.

Un jour, peut-être, quelque grand écrivain trouvera dans ce que j’ai vécu uneinspiration à sa mesure et je n’aurai pas tracé ces lignes en vain. A Bangui, j’habitais un petit bungalow perdu parmi les bananiers, au pied d’une colline où la lune venait chaque nuit se percher commeun hibou lumineux.

Tous les soirs, j’allais m’asseoir à la terrasse du cercle au bord du fleuve, faceau Congo, qui commençait sur l’autre rive, et j’écoutais le seul disque qu’ilsavaient là : Remember our forgotten men. Je l’ai vue un jour marcher sur la route, les seins nus, portant sur la tête une corbeille de fruits. Toute la splendeur du corps féminin dans sa tendreadolescence, toute la beauté de la vie, de l’espoir, du sourire, et une démarche comme si rien ne pouvait vousarriver.

Louison avait seizeans et lorsque sa poitrine me donnait deux cœurs, j’avais parfois le sentiment d’avoir tout tenu et toutaccompli. J’allai trouver ses parents et nous célébrâmes notreunion à la mode de sa tribu ; le princeautrichien Stahremberg, dont les vicissitudes d’une vie mouvementée avaient fait un lieutenant pilote dans monescadrille, fut mon témoin.

Louison vint habiter avec moi. Je n’ai jamaiséprouvé dans ma vie une plus grande joie à regarder et à écouter. Elle ne parlait pasun mot de français et je ne comprenais rien de ce qu’elle me disait, si ce n’est que la vie était belle, heureuse, immaculée. C’étaitune voix qui vous rendait à tout jamais indifférent à touteautre musique.

Je ne la quittais pas desyeux. La finesse des traits et la fragilité inouïe desattaches, la gaieté desyeux, la douceur de la chevelure – mais que puis-je dire ici qui ne trahirait mon souvenir et cette perfection que j’ai connue ? Et puis, je m’aperçus qu’elle toussait un peu et, trèsinquiet, croyant déjà à la tuberculose dans ce corps trop beau pourêtre à l’abri, je l’envoyai chez le médecin-commandant Vignes pourunexamen.

La toux n’était rien, mais Louison avait une tache curieuse au bras, qui frappa le médecin. Il vint me trouver le soir même au bungalow. Il paraissait embêté. On savait que j’étais heureux. Cela crevait lesyeux. Il me dit que la petite avait la lèpre et que je devais m’en séparer. Il le dit sans conviction. Je niai pendant longtemps. Je niai, purement et simplement. Je ne pouvais croire à un tel crime.

Je passai avec Louison une nuit terrible, la regardant dormir dans mes bras, avec ce visage, que jusque dans le sommeil, la gaieté éclairait. Je ne sais même pasencore aujourd’hui si je l’aimais ou si je ne pouvais simplement pas la quitter desyeux. J’ai gardé Louison dans mes bras aussi longtemps que je l’ai pu. Vignes ne me dit rien, ne me reprocha rien. Il haussait simplement lesépaules lorsque je jurais, blasphémais, menaçais.

Louison commença un traitement, mais tous les soirs elle revenait dormir auprès de moi. Je n’ai jamais rien serré contre moi avec plus de tendresse et de douleur. Je n’ai accepté la séparation que lorsqu’il me futexpliqué, avec article de journal à l’appui – je me méfiais – qu’un nouveau remède venait d’êtreexpérimenté à Léopoldville contre le bacille d’Hansen, et que l’ony avait obtenu des résultats certains dans la stabilisation et peut-être la guérison du mal.

J’embarquai Louison à bord de la fameuse « aile volante » que l’adjudant Soubabère pilotait alors entre Brazzaville et Bangui. Elle me quitta et je demeurai sur le terrain, démuni, les poings serrés, avec l’impression que non seulement la France, mais la terreentière avaitété occupée par l’ennemi. (…)

Je ne revis jamais Louison. J’eus de ses nouvelles par des camarades, deux ou trois fois. On la soignait bien. Onavait de l’espoir. Elle demandait quand je reviendrais. Elleétait gaie. Et puis ce fut le rideau. J’écrivis des lettres, des demandes par voie hiérarchique, j’envoyai quelques télégrammes fort cavaliers. Rien. Lesautorités militaires observaient un silence glacé.

Je tempêtais, protestais : la plus gentille voix du monde m’appelait de quelque lazaret triste d’Afrique. Je fus expédié en Libye. Je fus aussi invité à passer unexamen pour voir si je n’avais pas la lèpre. Je ne l’avais pas. Mais ça n’allait pas. Je n’ai jamais imaginé qu’on pûtêtre à ce point hanté parune voix, parun cou, par desépaules, par des mains. Ce que je veux dire, c’est qu’elleavait desyeux où il faisait si bon vivre que je n’ai jamais su où aller depuis.