Jean-Paul Sartre

Philosophe et écrivain français (Paris 1905 – Paris 1980) : lire la biographie de Jean-Paul Sartre sur l’Encyclopédie Larousse.

  1. Les mots – Jean-Paul Sartre (1960)

Sartre cherche dans son enfance l’explication de la vie. Élevé dans un milieu intellectuel, il s’y est habitué à confondre « les choses avec leurs noms », à se mentir à lui-même : « Longue, amère et douce folie », dont il a mis trente ans à se défaire. Il continuera cependant d’écrire : c’est mon habitude et puis c’est mon métier. Du reste, ce vieux bâtiment ruineux, mon imposture, c’est aussi mon caractère : on se défait d’une névrose, on ne guérit pas de soi. »

Extrait :

« Ily avait uneautre vérité. Sur les terrasses du Luxembourg, desenfants jouaient, je m’approchais d’eux, ils me frôlaient sans me voir, je les regardais avec desyeux de pauvre : comme ilsétaient forts et rapides ! Comme ilsétaient beaux ! Devant ces héros de chair et d’os, je perdais monintelligence prodigieuse, mon savoir universel, ma musculature athlétique, monadresse spadassine ; je m’accotais à unarbre, j’attendais. Surun mot du chef de la bande, brutalement jeté : « Avance, Pardaillan, c’est toi qui feras le prisonnier », j’aurais abandonné mes privilèges. Même un rôle muet m’eût comblé ; j’aurais accepté dans l’enthousiasme de faireun blessé surune civière, un mort. L’occasion ne m’en fut pas donnée : j’avais rencontré mes vrais juges, mes contemporains, mes pairs, et leurindifférence me condamnait. Je n’en revenais pas de me découvrir pareux : ni merveille ni méduse, un gringalet qui n’intéressait personne. Ma mère cachait mal sonindignation : cette grande et belle femme s’arrangeait fort bien de ma courte taille, elle n’y voyait rien que de naturel : les Schweitzer sont grands et les Sartre petits, je tenais de mon père, voilà tout. Elleaimait que je fusse, à huitans, resté portatif et d’un maniement aisé : mon format réduit passait à sesyeux pourun premierâge prolongé. Mais, voyant que nul ne m’invitait à jouer, elle poussait l’amour jusqu’à deviner que je risquais de me prendre pour un nain — ce que je ne suis pas toutà fait — et d’en souffrir. Pour me sauver du désespoir elle feignait l’impatience : « Qu’est-ce que tu attends, gros benêt ? Demande-leur s’ils veulent jouer avec toi. » Je secouais la tête : j’aurais accepté les besognes les plus basses, je mettais monorgueil à ne pas les solliciter. Elle désignait des dames qui tricotaient sur des fauteuils de fer : « Veux-tu que je parle à leurs mamans ? » Je la suppliais de n’en rien faire ; elle prenait ma main, nous repartions, nousallions d’arbreenarbre et de groupeen groupe, toujours implorants, toujours exclus. Au crépuscule, je retrouvais mon perchoir, les hauts lieux où soufflait l’esprit, mes songes : je me vengeais de mes déconvenues par six mots d’enfant et le massacre de cent reîtres. N’importe : ça ne tournait pas rond. »

2. Huis clos (théâtre)

Jean-Paul Sartre traite de la question du rapport à autrui. L’action se déroule en enfer, un enfer calqué sur le monde réel. Trois personnages s’y retrouvent ensemble. On pense d’abord qu’ils n’ont pas de lien entre eux, mais peu à peu on découvre que leurs histoires se ressemblent. Garcin est journaliste. Il a été fusillé pour son pacifisme. Inès, lesbienne, s’est suicidée par le gaz. Estelle a épousé un vieil homme riche qu’elle a trompé avec un jeune homme. Enceinte, elle commet un infanticide, puis meurt d’une pneumonie.

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Extrait :

SCÈNE PREMIÈRE – GARCIN, LE GARÇON D’ÉTAGE

Un salon style Second Empire. Un bronze sur la cheminée.

GARCIN, il entre et regarde autour de lui. Alors voilà.

LE GARÇON Voilà.

GARCIN C’est comme ça …

LE GARÇON C’est comme ça.

GARCIN Je… Je pense qu’à la longue on doit s’habituer
aux meubles.

LE GARÇON Ça dépend des personnes.

GARCIN Est-ce que toutes les chambres sont pareilles ?

LE GARÇON Pensez-vous. Il nous vient des Chinois, des Hindous. Qu’est-ce que vous voulez qu’ils fassent d’un fauteuil second Empire ?

GARCIN Et moi, qu’est-ce que vous voulez que j’en fasse ? Savez-vous qui j’étais ? Bah! ça n’a aucune importance. Après tout, je vivais toujours dans des meubles que je n’aimais pas et des situations fausses ; j’adorais ça. Une situation fausse dans une salle à manger Louis-Philippe, ça ne vous dit rien ?

LE GARÇON Vous verrez: dans un salon second Empire…. ça n ‘est pas mal non plus.

GARCIN Ah! bon. Bon, bon, bon. (Il regarde autour de lui.) Tout de même, je ne me serais pas attendu … Vous n’êtes pas sans savoir ce qu’on raconte là­-bas ?

LE GARÇON Sur quoi ?

GARCIN Eh bien …. (avec un geste vague et large) sur tout ça.

LE GARÇON Comment pouvez-vous croire ces âneries ? Des personnes qui n’ont jamais mis les pieds ici. Car enfin, si elles y étaient venues … Oui. Ils rient tous deux.

GARCIN, redevenant sérieux tout à coup. Où sont les pals ?

LE GARÇON Quoi ?

GARCIN Les pals, les grils, les entonnoirs de cuir.

LE GARÇON Vous voulez rire ?

GARCIN, le regardant.Ah ? Ah bon. Non, je ne voulais pas rire. (Un silence. Il se promène.) Pas de glaces, pas de fenêtres, naturellement. Rien de fragile. (Avec une violence subite) Et pourquoi m’a-t-on ôté ma brosse à dents ?

LE GARÇON Et voilà. Voilà la dignité humaine qui vous revient. C’est formidable.

GARCIN, frappant sur le bras du fauteuil avec colère. Je vous prie de m’épargner vos familiarités. Je n’ignore rien de ma position, mais je ne supporterai pas que vous…

LE GARÇON Là ! là ! Excusez-moi. Qu’est-ce que vous voulez, tous les clients posent la même question. Ils s’amènent : – « Où sont les pals ? » A ce moment-là, je vous jure qu’ils ne songent pas à faire leur toilette. Et puis, dès qu’on les a rassurés, voilà la brosse à dents. Mais, pour l’amour de Dieu, est-ce que vous ne pouvez pas réfléchir ? Car enfin, je vous le demande, pourquoi vous brosseriez-vous les dents ?

GARCIN, calmé.Oui, en effet, pourquoi ? (Il regarde autour de lui.) Et pourquoi se regarderait-on dans les glaces ? Tandis que le bronze, à la bonne heure… J’imagine qu’il y a de certains moments où je regarderai de tous mes yeux. De tous mes yeux, hein ? Allons, allons, il n’y a rien à cacher; je vous dis que je n’ignore rien de ma position. Voulez-vous que je vous raconte comment cela se passe ? Le type suffoque, il s’enfonce, il se noie, seul son regard est hors de l’eau et qu’est-ce qu’il voit ? Un bronze de Barbedienne. Quel cauchemar ! Allons, on vous a sans doute défendu de me répondre, je n’insiste pas. Mais rappelez-vous qu’on ne me prend pas au dépourvu, ne venez pas vous vanter de m’avoir surpris ; je regarde la situation en face. (Il reprend sa marche.) Donc, pas de brosse à dents. Pas de lit non plus. Car on ne dort jamais, bien entendu ?

LE GARÇON Dame !

GARCIN Je l’aurais parié. Pourquoi dormirait-on ? Le sommeil vous prend derrière les oreilles. Vous sentez vos yeux qui se ferment, mais pourquoi dormir ? Vous vous allongez sur le canapé et pffft… le sommeil s’envole. Il faut se frotter les yeux, se relever et tout recommence.

LE GARÇON Que vous êtes romanesque !

GARCIN Taisez-vous. Je ne crierai pas, je ne gémirai pas, mais je veux regarder la situation en face. Je ne veux pas qu’elle saute sur moi par-derrière, sans que j’aie pu la reconnaître. Romanesque ? Alors c’est qu’on n’a même pas besoin de sommeil ? Pourquoi dormir si on n’a pas sommeil ? Parfait. Attendez… Attendez : pourquoi est-ce pénible ? Pourquoi est-ce forcément pénible ? J’y suis : c’est la vie sans coupure.

LE GARÇON Quelle coupure ?

GARCIN, l’imitant.Quelle coupure ? (Soupçonneux.) Regardez-moi. J’en étais sûr ! Voilà ce qui explique l’indiscrétion grossière et insoutenable de votre regard. Ma parole, elles sont atrophiées.

LE GARÇON Mais de quoi parlez-vous ?

GARCIN De vos paupières. Nous, nous battions des paupières. Un clin d’œil, ça s’appelait. Un petit éclair noir, un rideau qui tombe et qui se relève: la coupure est faite. L’œil s’humecte, le monde s’anéantit. Vous ne pouvez pas savoir combien c’était rafraîchissant. Quatre mille repos dans une heure . Quatre mille petites évasions Et quand je dis quatre mille … Alors ? Je vais vivre sans paupières ? Ne faites pas l’imbécile Sans paupières, sans sommeil, c’est tout un. Je ne dormirai plus … Mais comment pourrai-je me
supporter ? Essayez de comprendre, faites un effort : je suis d’un caractère taquin, voyez-vous, et je … j’ai l’habitude de me taquiner. Mais je … je ne peux pas me taquiner sans répit: là-bas il y avait les nuits. Je dormais. J’avais le sommeil douillet. Par compensation. Je me faisais faire des rêves simples. Il y avait une prairie … Une prairie, c’est tout . Je rêvais que je me promenais dedans. Fait-il jour ?

LE GARÇON Vous voyez bien, les lampes sont allumées.

GARCIN Parbleu. C’est ça votre jour. Et dehors ?

LE GARÇON, ahuri. Dehors ?

GARCIN Dehors ! de l’autre côté de ces murs ?

LE GARÇON Il y a un couloir.

GARCIN Et au bout de ce couloir ?

LE GARÇON Il y a d’autres chambres et d’autres couloirs et des escaliers.

GARCIN Et puis ?

LE GARÇON C’est tout.

GARCIN Vous avez bien un jour de sortie. Où allez-vous ?

LE GARÇON Chez mon oncle, qui est chef des garçons, au troisième étage.

GARCIN J’aurais dû m’en douter. Où est l’interrupteur ?

LE GARÇON Il n’y en a pas.

GARCIN Alors ? On ne peut pas éteindre ?

LE GARÇON La direction peut couper le courant. Mais je ne me rappelle pas qu’elle l’ait fait à cet étage-ci. Nous avons l’électricité à discrétion.

GARCIN Très bien. Alors il faut vivre les yeux ouverts …

LE GARÇON, ironique. Vivre …

GARCIN Vous n’allez pas me chicaner pour une question de vocabulaire . Les yeux ouverts. Pour toujours. Il fera grand jour dans mes yeux. Et dans ma tête. (Un temps.) Et si je balançais le bronze sur la lampe électrique, est-ce qu’elle s’éteindrait ?

LE GARÇON Il est trop lourd.

GARCIN, prend le bronze dans ses mains et essaie de le soulever. Vous avez raison. Il est trop lourd.
Un silence.

LE GARÇON Eh bien, si vous n’avez plus besoin de moi, je vais vous laisser.

GARCIN, sursautant. Vous vous en allez ? Au revoir. (Le garçon gagne la porte.) Attendez. (Le garçon se retourne.) C’est une sonnette, là ? (Le garçon fait un signe affirma­tif) Je peux vous sonner quand je veux et vous êtes obligé de venir ?

LE GARÇON En principe, oui . Mais elle est capricieuse. Il y a quelque chose de coincé dans le mécanisme.

GARCIN va à la sonnette et appuie sur le bouton. Sonnerie.
Elle marche !

LE GARÇON, étonné. Elle marche. (Il sonne à son tour.) Mais ne vous emballez pas, ça ne va pas durer. Allons, à votre service.

GARCIN, fait un geste pour le retenir. Je …

LE GARÇON Hé ?

GARCIN Non, rien. (Il va à la cheminée et prend le coupe- papier.) Qu’est-ce que c’est que ça ?

LE GARÇON Vous voyez bien : un coupe-papier.

GARCIN Il y a des livres, ici ?

LE GARÇON Non.

GARCIN Alors à quoi sert-il ? (Le garçon hausse les épaules.) C’est bon. Allez-vous-en.
Le garçon sort.

Scène 5 – Huis clos (SARTRE) Révélation Fichier PDF


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