Antoine de Saint-Exupéry

Aviateur et écrivain français (Lyon 1900 – disparu en mission aérienne en 1944) : lire la biographie de Saint-Exupéry sur l’Encyclopédie Larousse.

  1. Terre des hommes raconte l’époque de l’aéropostale en 1939 où des as de l’aviation connaissent une série d’événements, notamment l’accident d’avion de l’auteur-aviateur avec son navigateur en plein Sahara lybien où les deux hommes ont failli perdre la vie. L’oeuvre autobiographique a été saluée par l’Académie française, Saint-Exupéry recevra le grand prix du roman…

Extrait du chapitre IV :

J’ai beaucoup◡aimé le Sahara. J’ai passé des nuits en dissidence. Je me suis réveillé dans cette◡étendue blonde où le vent a marqué sa houle comme sur la mer. J’y ai attendu des secours en dormant sous mon◡aile, mais ce n’était point comparable.

Nous marchons au versant de collines courbes. Le sol est composé de sable entièrement recouvert d’une seule couche de cailloux brillants et noirs. On dirait des◡écailles de métal, et tous les dômes qui nous◡entourent brillent comme des◡armures. Nous sommes tombés dans◡un monde minéral. Nous sommes◡enfermés dans◡un paysage de fer.

La première crête franchie, plus loin s’annonce une◡autre crête semblable, brillante et noire. Nous marchons en raclant la terre de nos pieds, pour◡inscrire un fil conducteur, afin de revenir plus tard. Nous◡avançons face◡au soleil. C’est contre toute logique que j’ai décidé de faire du plein est, car tout m’incite◡à croire que j’ai franchi le Nil : la météo, mon temps de vol. Mais j’ai fait une courte tentative vers l’ouest et j’ai éprouvé un malaise que je ne me suis point◡expliqué, j’ai alors remis l’ouest à demain. Et j’ai provisoirement sacrifié le nord qui cependant mène à la mer.
Trois jours plus tard, quand nous déciderons, dans◡un demi délire, d’abandonner définitivement notre◡appareil et de marcher droit devant nous jusqu’à la chute, c’est◡encore vers l’est que nous partirons. Plus◡exactement vers l’est-nord-est. Et ceci encore
contre toute raison, de même que contre tout◡espoir. Et nous découvrirons, une fois sauvés, qu’aucune◡autre direction ne nous◡eût permis de revenir, car vers le nord, trop◡épuisés, nous n’eussions pas non plus atteint la mer. Aussi absurde que cela me paraisse, il me semble aujourd’hui que, faute d’aucune◡indication qui pût peser sur notre choix, j’ai choisi cette direction pour la seule raison qu’elle◡avait sauvé mon◡ami Guillaumet dans les◡Andes, où je l’ai tant cherché. Elle◡était devenue, pour moi, confusément, la direction de la vie.
Après cinq◡heures de marche le paysage change. Une rivière de sable semble couler dans◡une vallée et nous◡empruntons ce fond de vallée. Nous marchons à grands pas, il nous faut◡aller le plus loin possible et revenir avant la nuit, si nous n’avons rien découvert. Et tout à coup je stoppe :
« Prévot.
– Quoi ?
– Les traces… »

Depuis combien de temps avons-nous◡oublié de laisser derrière nous un sillage ? Si nous ne le retrouvons pas, c’est la mort. Nous faisons demi-tour, mais◡en obliquant sur la droite. Lorsque nous serons assez loin, nous virerons perpendiculairement à notre direction première, et nous recouperons nos traces, là où nous les marquions encore. Ayant renoué ce fil nous repartons. La chaleur monte, et, avec◡elle, naissent les mirages. Mais ce ne sont◡encore que des mirages◡élémentaires. De grands lacs se forment, et s’évanouissent quand nous◡avançons. Nous décidons de franchir la vallée de sable, et de faire l’escalade du dôme le plus◡élevé afin d’observer l’horizon. Nous marchons déjà depuis six◡heures. Nous◡avons dû, à grandes◡enjambées, totaliser trente-cinq kilomètres. Nous sommes parvenus au faîte de cette croupe noire, où nous nous◡asseyons◡en silence. Notre vallée de sable, à nos pieds, débouche dans◡un désert de sable sans pierres, dont l’éclatante lumière blanche brûle les◡yeux. À perte de vue c’est le vide. Mais, à l’horizon, des jeux de lumière composent des mirages déjà plus troublants.
Forteresses et minarets, masses géométriques à lignes verticales. J’observe◡aussi une grande tache noire qui simule la végétation,
mais◡elle◡est surplombée par le dernier de ces nuages qui se sont dissous dans le jour et qui vont renaître ce soir. Ce n’est que
l’ombre d’un cumulus.

Il◡est◡inutile d’avancer plus, cette tentative ne conduit nulle part. Il faut rejoindre notre◡avion, cette balise rouge et blanche qui, peut-être, sera repérée par les camarades. Bien que je ne fonde point d’espoir sur ces recherches, elles m’apparaissent comme la seule chance de salut. Mais surtout nous◡avons laissé là-bas nos dernières gouttes de liquide, et déjà il nous faut absolument les boire. Il nous faut revenir pour vivre. Nous sommes prisonniers de ce cercle de fer la courte autonomie de notre soif.
Mais qu’il◡est difficile de faire demi-tour quand◡on marcherait peut-être vers la vie ! Au-delà des mirages, l’horizon est peut-être riche de cités véritables, de canaux d’eau douce et de prairies. Je sais que j’ai raison de faire demi-tour. Et j’ai, cependant, l’impression de sombrer, quand je donne ce terrible coup de barre.
Nous nous sommes couchés auprès de l’avion. Nous◡avons parcouru plus de soixante kilomètres. Nous◡avons épuisé nos liquides. Nous n’avons rien reconnu vers l’est et aucun camarade n’a survolé ce territoire. Combien de temps résisterons-nous ? Nous◡avons déjà tellement soif…
Nous◡avons bâti un grand bûcher, en◡empruntant quelques débris à l’aile pulvérisée. Nous◡avons préparé l’essence et les tôles de magnésium qui donnent un dur◡éclat blanc. Nous◡avons attendu que la nuit fût bien noire pour◡allumer notre◡incendie…
Mais où sont les◡hommes ?
Maintenant la flamme monte. Religieusement nous regardons brûler notre fanal dans le désert. Nous regardons resplendir dans la nuit notre silencieux et rayonnant message. Et je pense que s’il emporte un◡appel déjà pathétique, il◡emporte aussi beaucoup d’amour. Nous demandons◡à boire, mais nous demandons◡aussi à communiquer. Qu’un◡autre feu s’allume dans la nuit, les◡hommes seuls disposent du feu, qu’ils nous répondent !
Je revois les◡yeux de ma femme. Je ne verrai rien de plus que ces◡yeux. Ils◡interrogent. Je revois les◡yeux de tous ceux qui, peut-être, tiennent◡à moi. Et ces◡yeux interrogent. Toute une◡assemblée de regards me reproche mon silence. Je réponds ! Je réponds ! Je réponds de toutes mes forces, je ne puis jeter, dans la nuit, de flamme plus rayonnante !

Ebook en entier : st_exupery_terre_des_hommes