Françoise Sagan

Femme de lettres française (Cajarc, Lot, 1935 – Honfleur 2004) : lire la biographie de Françoise Sagan sur l’Encyclopédie Larousse.

  1. Bonjour Tristesse est son tout premier roman. A sa sortie, en 1954, le livre fait scandale. Cela n’empêchera pas la jeune romancière de 18 ans à l’époque de devenir l’un des monstres sacrés de la littérature française.

Extrait du chapitre 1 :

Sur ce sentiment inconnu dont l’ennui, la douceur m’obsèdent, j’hésite à apposer le nom, le beau nom grave de tristesse. C’estun sentiment si complet, si égoïste que j’enai presque honte alors que la tristesse m’a toujours paru honorable. Je ne la connaissais pas, elle, mais l’ennui, le regret, plus rarement le remords. Aujourd’hui, quelque chose se replie sur moi commeune soie, énervante et douce, et me sépare desautres.

Cet été-là, j’avais dix-septans et j’étais parfaitementheureuse. Les « autres » étaient mon père et Elsa, sa maîtresse. Il me faut tout de suite  expliquer cette situation qui peut paraître fausse. Mon père avait quaranteans, ilétait veuf depuis quinze◡ans ; c’étaitunhomme jeune, plein de vitalité, de possibilités, et, à ma sortie de pension, deuxans plus tôt, je n’avais pas pu ne pas comprendre qu’il vécût avecune femme. J’avais moins viteadmis qu’ilen changeât tous les six mois ! Mais bientôt sa séduction, cette vie nouvelle et facile, mes dispositions, m’y amenèrent. C’étaitunhomme léger, habileenaffaires, toujours curieux et vite lassé, et qui plaisaitaux femmes. Je n’eus aucun malà l’aimer, et tendrement, carilétait bon, généreux, gai, et plein d’affection pour moi. Je n’imagine pas de meilleurami ni de plus distrayant.

A ce début d’été, il poussa même la gentillesse jusqu’à me demander si la compagnie d’Elsa, sa maîtresse actuelle, ne m’ennuierait pas pendant les vacances. Je ne pus que l’encourager car je savais son besoin des femmes et que, d’autre part, Elsa ne nous fatiguerait pas. C’étaitune grande fille rousse, mi-créature, mi-mondaine, qui faisait de la figuration dans les studios et les bars des Champs- Élysées. Elleétait gentille, assez simple et sans prétentions sérieuses. Nousétions d’ailleurs tropheureux de partir, mon père et moi, pour faireobjection à quoi que ce soit. Ilavait loué, sur la Méditerranée, une grande villa blanche, isolée, ravissante, dont nous rêvions depuis les premières chaleurs de juin. Elleétait bâtie surun promontoire, dominant la mer, cachée de la route parun bois de pins ; un chemin de chèvre descendait à une petite crique dorée, bordée de rochers roux où se balançait la mer.

Les premiers jours furentéblouissants. Nous passions desheures sur la plage, écrasés de chaleur, prenant peu à peu une couleur saine et dorée, à l’exception d’Elsa qui rougissait et pelait dans d’affreuses souffrances. Mon père exécutait des mouvements de jambes compliqués pour faire disparaître un début d’estomac incompatible avec ses dispositions de Don Juan. Dès l’aube, j’étais dans l’eau, uneeau fraîche et transparente où je m’enfouissais, où je m’épuisais en des mouvements désordonnés pour me laver de toutes lesombres, de toutes les poussières de Paris. Je m’allongeais dans le sable, en prenais une poignée dans ma main, le laissais s’enfuir de mes doigts enun jet jaunâtre et doux ; je me disais qu’il s’enfuyait comme le temps, que c’étaitune idée facile et qu’ilétaitagréable d’avoir desidées faciles. C’était l’été.