Gustave Flaubert

Romancier français (Rouen 1821 – Croisset, environs de Rouen, 1880) : lire la biographie de Gustave Flaubert sur l’Encyclopédie Larousse.

Mémoires d’un fou est une oeuvre de jeunesse écrite par Flaubert. Le roman est achevé en 1838 et sera publié à titre posthume, en 1901.
Le livre servira de base de travail au roman L’Éducation sentimentale, publié près de trente ans plus tard. En partie autobiographique, ce roman de jeunesse raconte sa rencontre – sur la plage de Trouville-sur-Mer – avec Élisa Schlésinger, de dix ans son aînée.

Dans cet extrait, le narrateur fou amoureux observe et décrit sa passion pour la jeune femme – qui deviendra sa muse, l’amour fantasmé et platonique de toute sa vie …

[…]

Chaque matin, j’allais la voir se baigner ; je la contemplais de loin sous l’eau, j’enviais la vague molle et paisible qui battait sur ses flancs et couvrait d’écume cette poitrine haletante ; je voyais le contour de ses membres sous les vêtements mouillés qui la couvraient, je voyais son cœur battre, sa poitrine se gonfler ; je contemplais machinalement son pied se poser sur le sable, et mon regard restait fixé sur la trace de ses pas, et j’aurais pleuré presque en voyant le flot les◡effacer lentement.

Et puis, quand◡elle revenait et qu’elle passait près de moi, que j’entendais l’eau tomber de ses◡habits et le frôlement de sa marche, mon cœur battait avec violence ; je baissais les◡yeux, le sang me montait à la tête. – J’étouffais. Je sentais ce corps de femme à moitié nu passer près de moi avec le parfum de la vague. Sourd◡et aveugle, j’aurais deviné sa présence, car◡il◡y avait en moi quelque chose d’intime et de doux qui se noyait en◡extase et en gracieuses pensées, quand◡elle passait ainsi.

Je crois voir◡encore la place où j’étais fixé sur le rivage ; je vois les vagues accourir de toutes parts, se briser, s’étendre ; je vois la plage festonnée d’écume ; j’entends le bruit des voix confuses des baigneurs parlant entre◡eux, j’entends le bruit de ses pas, j’entends son◡haleine quand◡elle passait près de moi.

J’étais immobile de stupeur comme si la Vénus fût descendue de son piédestal et s’était mise◡à marcher. C’est que, pour la première fois alors, je sentais mon cœur, je sentais quelque chose de mystique, d’étrange comme◡un sens nouveau. J’étais baigné de sentiments infinis, tendres ; j’étais bercé d’images vaporeuses, vagues ; j’étais plus grand et plus fier tout◡à la fois.

J’aimais.

Angoisses (chapitres extraits tirés des Œuvres de jeunesse, I.djvu/409)

VI
Pourtant il◡est si triste de penser qu’après la mort tout s’en va. Oh non, non, vite un prêtre, un prêtre qui me dise, qui me prouve, qui me persuade que l’âme existe dans le corps de l’homme.
Un prêtre. Mais lequel ira-t-on chercher ?
– Celui-là dîne chez l’archevêque.
– Un◡autre fait le catéchisme.
– Un troisième n’a pas le temps.
Eh quoi donc ils me laisseront mourir. Moi qui me tords les bras de désespoir, qui appelle à moi une bénédiction ou une malédiction, qui appelle la haine ou l’amour, Dieu ou Satan (Ah Satan va venir, je le sens).
Au secours. Hélas personne ne me répond.
Cherchons◡encore.
J’ai cherché et je n’ai [pas] trouvé, j’ai frappé à la porte, personne ne m’a ouvert et on m’y a fait languir de froid et de misère, – si bien que j’ai failli en mourir.
En passant dans une rue sombre, tortueuse◡et étroite, j’ai entendu des paroles mielleuses et lascives, j’ai entendu des soupirs entrecoupés par des baisers, j’ai entendu des mots de volupté, et j’ai vu un prêtre et une prostituée qui blasphémaient Dieu et qui dansaient des danses impudiques. J’ai détourné [la vue] et j’ai pleuré – Mon pied heurta quelque chose. C’était un Christ en bronze. Un Christ dans la boue –

VII
Il appartenait probablement au prêtre qui l’avait jeté avant d’entrer comme un masque de théâtre ou un◡habit d’Arlequin. Dites-moi maintenant que la vie n’est pas◡une ignoble farce puisque le prêtre jette son Dieu pour◡entrer chez la fille de joie – Bravo. Satan rit. Vous voyez bien – bravo il triomphe. Allons j’ai raison, la vertu c’est le masque, le vice c’est la vérité. Voilà pourquoi peu de gens la disent c’est qu’elle◡est trop◡hideuse à dire. Bravo, la maison de l’honnête homme c’est le masque, le lupanar c’est la vérité, la couche nuptiale c’est le masque, l’adultère qui s’y consomme c’est la vérité, la vie c’est le masque, la mort c’est la vérité. La religieuse c’est le masque, la fille de joie c’est la femme. Le bien c’est faux, le mal c’est vrai.

Gustave Flaubert