Eugène Ionesco

Auteur dramatique français d’origine roumaine (Slatina 1909 – Paris 1994) : lire la biographie d’Eugène Ionesco sur l’Encyclopédie Larousse.

  1. La leçon est une pièce de théâtre écrite en 1950. Ionesco y dénonce l’absurdité de la vie et des rapports sociaux grâce à un univers parodique. Il est l’un des fondateurs du Théâtre de l’Absurde, favorisant le thème de la communication impossible entre les êtres (RhinocérosLa Cantatrice Chauve, etc.). La leçon met en scène un vieux professeur qui reçoit chez lui une jeune élève : après un cours d’arithmétique, il passe à l’étude des langues. Au cours de la leçon, le professeur vampirise peu à peu son élève qui, de plus en plus molle, se déconcentre en raison de divers maux opiniâtres.

Extrait de La leçon :

L’ÉLÈVE : C’est du quoi, ça ? Du français, de l’italien, de l’espagnol ?

LE PROFESSEUR : Ça n’a plus d’importance … Ça ne vous regarde pas. Dites : cou.

L’ÉLÈVE : Cou.

LE PROFESSEUR : … teau … Regardez.

Il brandit le couteau sous les yeux de l’élève.

L’ÉLÈVE : teau …

LE PROFESSEUR : Encore … Regardez.

L’ÉLÈVE : Ah, non ! Zut alors ! J’en ai assez ! Et puis j’ai mal aux dents, j’ai mal aux pieds, j’ai mal à la tête.

LE PROFESSEUR (saccadé) : Couteau. Regardez couteau …
Regardez … couteau … Regardez.

L’ÉLÈVE : Vous me faites mal aux oreilles, aussi. Vous avez une voix ! Oh, qu’elle est stridente !

LE PROFESSEUR : Dites : couteau … cou … teau …

L’ÉLÈVE : Non ! J’ai mal aux oreilles, j’ai mal partout …

LE PROFESSEUR : Je vais te les arracher, moi, tes oreilles, comme ça elles ne te feront plus mal, ma mignonne !

L’ÉLÈVE : Ah … c’est vous qui me faites mal !

LE PROFESSEUR : Regardez, allons, vite, répétez : cou …

L’ÉLÈVE : Ah, si vous y tenez … cou … couteau (Un instant lucide, ironique) C’est du néo-espagnol …

LE PROFESSEUR : Si l’on veut, oui, du néo-espagnol, mais dépêchez-vous … nous n’avons pas le temps … Et puis, qu’est-ce que c’est que cette question inutile ? Qu’est-ce que vous vous permettez ?

L’ÉLÈVE (est de plus en plus fatiguée, pleurante, désespérée, à la fois extasiée et exaspérée) : Ah !

LE PROFESSEUR : Répétez, regardez. (Il fait comme le coucou.) Couteau … couteau … couteau … couteau …

L’ÉLÈVE : Ah, j’ai mal … ma tête … (Elle effleure de la main, comme pour une caresse, les parties du corps qu’elle nomme.) mes yeux …

LE PROFESSEUR (comme le coucou) : Couteau … couteau … Ils sont tous les deux debout ; lui, brandissant toujours son couteau invisible, presque hors de lui, tourne autour d’elle, en une sorte de danse du scalp, mais il ne faut rien exagérer et les pas de danse du professeur doivent être à peine esquissés ; l’élève, debout, face au public, se dirige, à reculons, en direction de la fenêtre, maladive, langoureuse, envoûtée …

LE PROFESSEUR : Répétez, répétez : couteau … couteau … couteau …

L’ÉLÈVE : J’ai mal ma gorge, cou … ah mes épaules … mes seins … couteau …

LE PROFESSEUR : Couteau …couteau … couteau …

L’ÉLÈVE : Mes hanches … couteau … mes cuisses … cou …

LE PROFESSEUR : Prononcez bien … couteau … couteau …

L’ÉLÈVE : Couteau … ma gorge …

LE PROFESSEUR : Couteau … couteau …

L’ÉLÈVE : Couteau … mes épaules … mes bras, mes seins, mes hanches… couteau … couteau …

LE PROFESSEUR : C’est ça. Vous prononcez bien, maintenant …

L’ÉLÈVE : Couteau … mes seins … mon ventre …

LE PROFESSEUR (changement de voix) : Attention … ne cassez pas mes carreaux … Le couteau tue.

L’ÉLÈVE (d’une voix faible) : Oui, oui le couteau tue ?

LE PROFESSEUR (tue l’élève d’un grand coup de couteau bien spectaculaire) : Aaah ! tiens !

Elle crie aussi : « Aaah !» Puis tombe, s’affale en une attitude impudique sur une chaise qui, comme par hasard, se trouvait près de la fenêtre ; ils crient : «Aaah !» en même temps, le meurtrier et la victime ; après le premier coup de couteau, l’élève est affalée sur la chaise ; les jambes, très écartées, pendent des deux côtés de la chaise; le professeur se tient debout, en face d’elle, le dos au public ; après le premier coup de couteau, il frappe l’élève morte d’un second coup de couteau, de bas en haut, à la suite duquel le professeur a un soubresaut bien visible, de tout son corps.

LE PROFESSEUR (essoufflé, bredouille) Salope … C’est bien fait … Ça me fait du bien … Ah ! Ah ! je suis fatigué … j’ai de la peine à respirer … Aah!
Il respire difficilement ; il tombe ; heureusement une chaise est là; il s’éponge le front, bredouille des mots incompréhensibles; sa respiration se normalise … Il se relève, regarde son couteau à la main, regarde la jeune fille, puis comme s’il se réveillait : (pris de panique)
Qu’est-ce que j’ai fait ! Qu’est-ce qui va m’arriver maintenant ! Qu’est-ce qui va se passer ! Ah ! là ! là ! Malheur ! Mademoiselle, Mademoiselle, levez-vous ! (Il s’agite, tenant toujours à la main le couteau invisible dont il ne sait que faire.) Voyons, Mademoiselle, la leçon est terminée … Vous pouvez partir … vous paierez une autre fois… Ah ! elle est morte … mo-orte … C’est avec mon couteau… Elle est mo-orte … C’est terrible. (Il appelle la bonne.) Marie! Marie! Ma chère Marie, venez donc! Ah! Ah! (La porte à droite s’entrouvre. Marie apparaît.) Non … ne venez pas … je me suis trompé … Je n’ai pas besoin de vous, Marie … je n’ai plus besoin de vous … vous m’entendez ? …

Marie s’approche, sévère, sans mot dire, voit le cadavre.

LE PROFESSEUR (d’une voix de moins en moins assurée) : Je n’ai pas besoin de vous, Marie.

LA BONNE (sarcastique) : Alors, vous êtes content de votre élève, elle a bien profité de votre leçon ?

LE PROFESSEUR (Il cache son couteau derrière son dos.): Oui, la leçon est finie mais … elle est encore là … elle ne veut pas partir.

LA BONNE (très dure) : En effet !

LE PROFESSEUR (tremblotant) : Ce n’est pas moi … Ce n’est pas moi … Marie … Non … je vous assure ce n’est pas moi, ma petite Marie …

LA BONNE : Mais qui donc ? Qui donc alors ? Moi ?

LE PROFESSEUR : Je ne sais pas … peut-être …

LA BONNE : Ou le chat ?

LE PROFESSEUR : C’est possible … Je ne sais pas …

LA BONNE : Et c’est la quarantième fois, aujourd’hui ! Et tous les jours, c’est la même chose ! Tous les jours ! Vous n’avez pas honte, à votre âge … mais vous allez vous rendre malade! Il ne vous restera plus d’élèves. Ça sera bien fait.

LE PROFESSEUR (irrité) : Ce n’est pas ma faute ! Elle ne voulait pas apprendre ! Elle était désobéissante. C’était une mauvaise élève ! Elle ne voulait pas apprendre !

LA BONNE: Menteur ! …

LE PROFESSEUR (s’approche sournoisement de la bonne, le couteau derrière son dos) : Ça ne vous regarde pas !

Il essaie de lui donner un formidable coup de couteau ; la bonne lui saisit le poignet au vol, le lui tord ; le professeur laisse tomber par terre son arme : Pardon!

La bonne gifle, par deux fois, avec bruit et force, le professeur qui tombe sur le plancher, sur son derrière ; il pleurniche.

LA BONNE : Petit assassin ! Salaud ! Petit dégoûtant ! Vous vouliez me faire ça à moi ? Je ne suis pas une de vos élèves, moi !

Elle le relève par le collet, ramasse la calotte qu’elle lui met sur la tête; il a peur d’être encore giflé et se protège du coude comme les enfants.

Mettez ce couteau à sa place, allez ! (Le professeur va le mettre dans le tiroir du buffet, revient.) Et je vous avais bien averti, pourtant, tout à l’heure encore : l’arithmétique mène à la philologie, et la philologie mène au crime …

LE PROFESSEUR : Vous aviez dit : « au pire » !

LA BONNE : C’est pareil.

LE PROFESSEUR : J’avais mal compris. Je croyais que « Pire » c’est une ville et que vous vouliez dire que la philologie menait à la ville de Pire …

LA BONNE : Menteur ! Vieux renard ! Un savant comme vous ne se méprend pas sur le sens des mots. Faut pas me la faire.

LE PROFESSEUR (sanglote) : Je n’ai pas fait exprès de la tuer !

LA BONNE : Au moins, vous le regrettez ?

LE PROFESSEUR : Oh, oui, Marie, je vous le jure !

LA BONNE : Vous me faites pitié, tenez ! Ah ! vous êtes un brave garçon quand même ! On va tâcher d’arranger ça. Mais ne recommencez pas … Ça peut vous donner une maladie de cœur …

LE PROFESSEUR : Oui, Marie ! Qu’est-ce qu’on va faire, alors ?

LA BONNE : On va l’enterrer … en même temps que les trente-neuf autres … ça va faire quarante cercueils … On va appeler les pompes funèbres et mon amoureux, le curé Auguste … On va commander des couronnes …

LE PROFESSEUR : Oui, Marie, merci bien.

LA BONNE : Au fait. Ce n’est même pas la peine d’appeler Auguste, puisque vous-même vous êtes un peu curé à vos heures, si on en croit la rumeur publique.

LE PROFESSEUR : Pas trop chères, tout de même, les couronnes. Elle n’a pas payé sa leçon.

LA BONNE : Ne vous inquiétez pas … Couvrez-la au moins avec son tablier, elle est indécente. Et puis on va l’emporter …

LE PROFESSEUR : Oui, Marie, oui. (Il la couvre.) On risque de se faire pincer … avec quarante cercueils … Vous vous imaginez … Les gens seront étonnés. Si on nous demande ce qu’il y a dedans ?

LA BONNE : Ne vous faites donc pas tant de soucis. On dira qu’ils sont vides. D’ailleurs, les gens ne demanderont rien, ils sont habitués.

LE PROFESSEUR : Quand même.

LA BONNE (Elle sort un brassard portant un insigne) : Tenez, si vous avez peur, mettez ceci, vous n’aurez plus rien à craindre. (Elle lui attache le brassard autour du bras.) C’est politique.

LE PROFESSEUR : Merci, ma petite Marie ; comme ça, je suis tranquille … Vous êtes une bonne fille, Marie … bien dévouée …

LA BONNE : Ça va. Allez-y, Monsieur. Ça y est ?

LE PROFESSEUR : Oui, ma petite Marie.

La bonne et le professeur prennent le corps de la jeune fille, l’une par les épaules, l’autre par les jambes, et se dirigent vers la porte de droite.

Attention. Ne lui faites pas de mal.

Ils sortent. Scène vide, pendant quelques instants. On entend sonner à la porte de gauche.

LA BONNE : Tout de suite, j’arrive !

Elle apparaît tout comme au début, va vers la porte. Deuxième coup de sonnette.

LA BONNE (à part) : Elle est bien pressée, celle-là ! (Fort.) Patience ! (Elle va vers la porte de gauche, l’ouvre.) Bonjour, Mademoiselle ! Vous êtes la nouvelle élève ? Vous êtes venue pour la leçon ? Le Professeur vous attend. Je vais lui annoncer votre arrivée. Il descend tout de suite ! Entrez donc, entrez, Mademoiselle !