Maupassant

Écrivain français (Château de Miromesnil, Tourville-sur-Arques, 1850  – Paris 1893) : lire la biographie de Guy de Maupassant sur l’Encyclopédie Larousse.

  1. « Lettre d’un fou » est une nouvelle écrite par Maupassant et publiée dans le quotidien Gil Blas en 1885.  Un homme croyant être devenu fou écrit à son médecin. Il souhaite entrer dans une maison de santé pour se faire soigner. Il tente de prouver que ce qui est connu est limité par le peu d’organes que nous avons. Comme nous ne pouvons pas tout connaître, il est donc difficile d’être sûr que tout est vrai. Il se met à douter de tout et a peur d’être fou. Il s’enferme toutes lumières allumées afin de voir l’Invisible. Quand il ne se voit plus dans le miroir, il comprend que l’être est là, il en est terrorisé.

Extrait de « lettre d’un fou » : 

[…]

(Le signe « ◡ »orange indique que la liaison est facultative.)

Combien d’hommes les pressentent, frémissent à leurapproche, tremblent à leur◡inappréciable contact. On les sent auprès de soi, autour de soi, maison ne les peut distinguer, car nous n’avons pas l’oeil qui les verrait, ou plutôt l’organe inconnu qui pourrait les découvrir.

Alors, plus que personne, je les sentais, moi, ces passants surnaturels. Êtres ou mystères ? Le sais-je ? Je ne pourrais dire ce qu’ils sont, mais je pourrais toujours signaler leur présence. Et j’ai vu — j’ai vu unêtre invisible — autant qu’on peut les voir, cesêtres.

Je demeurais des nuitsentières immobile, assis devant ma table, la tête dans mes mains et songeant à cela, songeant à eux. Souvent j’ai cru qu’une main intangible, ou plutôt qu’un corps insaisissable, m’effleurait légèrement les cheveux. Il ne me touchait pas, n’étant point d’essence charnelle, mais d’essence impondérable, inconnaissable.

Or, un soir, j’ai entendu craquer mon parquet derrière moi. Ila craqué d’une façon singulière. J’ai frémi. Je me suis tourné. Je n’ai rien vu. Et je n’y ai plus songé.

Mais le lendemain, à la mêmeheure, le même bruit s’est produit. J’ai eu tellement peur que je me suis levé, sûr, sûr, sûr, que je n’étais pas seul dans ma chambre. On ne voyait rien pourtant. L’air était limpide, transparent partout. Mes deux lampes éclairaient tous les coins.

Le bruit ne recommença pas et je me calmai peu à peu ; je restais inquiet cependant, je me retournais souvent.

Le lendemain, je m’enfermai de bonne◡heure, cherchant comment je pourrais parvenir à voir l’Invisible qui me visitait.

Et je l’ai vu. J’en◡ai failli mourir de terreur.

J’avaisallumé toutes les bougies de ma cheminée et de mon lustre. La pièce étaitéclairée comme pour◡une fête. Mes deux lampes brûlaient sur ma table.

En face de moi, mon lit, un vieux lit de chêne à colonnes. À droite, ma cheminée. À gauche, ma porte que j’avais fermée au verrou. Derrière moi, une très grandearmoire à glace. Je me regardai dedans. J’avais desyeuxétranges et les pupilles très dilatées.

Puis je m’assis comme tous les jours.

Le bruit s’était produit, la veille et l’avant-veille, à neufheures vingt-deux minutes. J’attendis. Quandarriva le moment précis, je perçus une◡indescriptible sensation, comme si un fluide, un fluide irrésistible eût pénétré en moi par toutes les parcelles de ma chair, noyant mon◡âme dansuneépouvante atroce et bonne. Et le craquement se fit, tout contre moi.

Je me dressai en me tournant si vite que je faillis tomber. Ony voyait comme◡en plein jour, et je ne me vis pas dans la glace ! Elleétait vide, claire, pleine de lumière. Je n’étais pas dedans, et j’étais◡en face, cependant. Je la regardais avec desyeuxaffolés. Je n’osais pasaller vers◡elle, sentant bien qu’ilétaitentre nous, lui, l’Invisible, et qu’il me cachait.

Oh ! comme j’eus peur ! Et voilà que je commençai à m’apercevoir dansune brume au fond du miroir, dans◡une brume comme◡à travers de l’eau ; et il me semblait que cetteeau glissait de gauche à droite, lentement, me rendant plus précis de seconde◡en seconde. C’était comme la fin d’une◡éclipse. Ce qui me cachait n’avait pas de contours, maisune sorte de transparence opaque s’éclaircissant peu à peu.

Et je pus enfin me distinguer nettement, ainsi que je fais tous les jours en me regardant.

Je l’avais donc vu ! Et je ne l’ai pas revu.

Mais je l’attends sans cesse, et je sens que ma tête s’égare dans cetteattente.

Je reste pendant desheures, des nuits, des jours, des semaines, devant ma glace, pour l’attendre ! Il ne vient plus.

Ila compris que je l’avais vu. Mais moi je sens que je l’attendrai toujours, jusqu’à la mort, que je l’attendrai sans repos, devant cette glace, commeun chasseur à l’affût.

Et, dans cette glace, je commenceà voir desimages folles, des monstres, des cadavres hideux, toutes sortes de bêteseffroyables, d’êtresatroces, toutes les visionsinvraisemblables qui doivent hanter l’esprit des fous.

Voilà ma confession, mon cher docteur. Dites-moi ce que je dois faire ?