Marguerite Duras

Romancière, dramaturge et cinéaste française (Gia Dinh, Cochinchine, 1914 – Paris 1996) : lire la biographie de Marguerite Duras sur l’Encyclopédie Larousse.

  1. « Incipit » du roman L’Amant (1984)

Un jour, j’étais âgée déjà, dans le hall d’un lieu public, unhomme est venu vers moi. Il s’est fait connaître et il m’a dit : « Je vous connais depuis toujours. Tout le monde dit que vousétiez belle lorsque vousétiez jeune, je suis venu pour vous dire que pour moi je vous trouve plus belle maintenant que lorsque vousétiez jeune, j’aimais moins votre visage de jeune femme que celui que vousavez maintenant, dévasté. »

Je pense souvent à cetteimage que je suis seule à voirencore et dont je n’ai jamais parlé. Elleest toujours là dans le même silence, émerveillante. C’estentre toutes celle qui me plaît de moi-même, celle où je me reconnais, où je m’enchante.

Très vite dans ma vie ila été trop tard. À dix-huitans ilétait déjà trop tard. Entre dix-huit et vingt-cinqans mon visage est parti dansune direction imprévue. À dix-huitans j’ai vieilli. Je ne sais pas si c’est tout le monde, je n’ai jamais demandé. Il me semble qu’on m’a parlé de cette poussée du temps qui vous frappe quelquefois alors qu’on traverse lesâges les plus jeunes, les plus célébrés de la vie. Ce vieillissement a été brutal. Je l’ai vu gagner un à un mes traits, changer le rapport qu’ily avait entreeux, faire les yeux plus grands, le regard plus triste, la bouche plus définitive, marquer le front de cassures profondes. Au contraire d’enêtreeffrayée j’ai vu s’opérer ce vieillissement de mon visage avec l’intérêt que j’aurais pris parexemple au déroulement d’une lecture. Je savais aussi que je ne me trompais pas, qu’un jour il se ralentirait et qu’il prendrait son cours normal. Les gens qui m’avaient connue à dix-septans lors de mon voyageen France ontété impressionnés quandils m’ont revue, deuxans après, à dix-neufans. Ce visage-là, nouveau, je l’ai gardé. Ila été mon visage. Ila vieilli encore bien sûr, mais relativement moins qu’il n’aurait dû. J’ai un visage lacéré de rides sèches et profondes, à la peau cassée. Il ne s’est pas affaissé comme certains visages à traits fins, ila gardé les mêmes contours mais sa matière est détruite. J’ai un visage détruit.

 

2. Extrait de l’Amant

Ilétaità l’arrière de la grandeautomobile noire qui est stationnée le long du mur d’unentrepôt du port. Habillé comme toujours. Dans le costume de tussor grège. Dans la pose du sommeil. Toujours cette même foule sur les quais au départ des paquebots de ligne. Leshélices se mettentà tourner. Elles broient, brassent leseaux du fleuve. Ona peur. Toujours à ce moment-là ona peur. De tout. De ne plus revoir jamais cette terre ingrate. Et ce ciel de mousson, de l’oublier. Ila dû bouger sur la banquettearrière, vers la gauche, pour gagner quelques secondes et me voirencoreune fois pour le reste de sa vie. Le vacarme immobile des machines grandit, devient assourdissant. Je ne le regarde pas. Quand j’ouvre lesyeux pour le voirencore, il n’est plus là. Il n’est nulle part. Ilest parti. Je ferme lesyeux. Dans le noir, lesyeux fermés, je retrouve l’odeur de la soie, du tussor de soie, de la peau, du thé, de l’opium, l’idée de l’odeur. Ilavait dû disparaître très vite après que la ligne du quai avaitété franchie par un paquebot. Et puis, pour toute la durée de ma vie, à cetteheure-là du jour, la direction du soleil s’était◡inversée. Desannées après la Guerre, la faim, la mort, les corps, les mariages, les séparations, les divorces, les livres, la politique, le communisme, ilavait téléphoné. « C’est moi. » Dès la voix, je l’avais reconnu. « C’est moi. » « Je voulais seulement entendre votre voix ». C’estalors que j’avais reconnu l’accent de la Chine du Nord. Ilavait dit que notrehistoire était restée commeavant, qu’il m’aimaitencore, qu’il ne pourrait jamais cesser de m’aimer, qu’il m’aimerait jusqu’à la mort.