Charles Baudelaire

Poète français (Paris 1821 – Paris 1867) : lire la biographie de Charles Baudelaire sur l’Encyclopédie Larousse.

  1. Le « Mauvais Vitrier » est l’un des cinquante Petits poèmes en prose rédigés par Baudelaire entre 1855 et 1864. Le recueil, encore appelé Le Spleen de Paris, a connu une publication posthume en 1867.

Le Mauvais Vitrier :

La première personne que j’aperçus dans la rue, ce futun vitrier dont le cri perçant, discordant, monta jusqu’à moi à travers la lourde et saleatmosphère parisienne. Il me serait d’ailleurs◡impossible de dire pourquoi je fus prisà l’égard de ce pauvrehomme d’une haine aussi soudaine que despotique.

« – Hé ! Hé ! » et je lui criai de monter. Cependant je réfléchissais, non sans quelque gaieté, que, la chambre étantau sixièmeétage et l’escalier fortétroit, l’homme devaitéprouver quelque peine à opérer sonascension et accrocher en maintendroit lesangles de sa fragile marchandise.

Enfin il parut : j’examinai curieusement toutes ses vitres, et je lui dis :

« – Comment ? Vous n’avez pas de verres de couleur ? des verres roses, rouges, bleus, des vitres magiques, des vitres de paradis ? Impudent que vousêtes ! Vousosez vous promener dans des quartiers pauvres, et vous n’avez pas même de vitres qui fassent voir la vie en beau ! »

Et je le poussai vivement vers l’escalier, où il trébucha en grognant.

Je m’approchai du balcon et je me saisis d’un petit pot de fleurs, et quand l’homme reparut au débouché de la porte, je laissai tomber perpendiculairement monengin de guerre sur le rebord postérieur de ses crochets ; et le choc le renversant, ilacheva de briser sous son dos toute sa pauvre fortune ambulatoire qui rendit le bruit éclatant d’un palais de cristal crevé par la foudre.

Et, ivre de ma folie, je lui criai furieusement : « La vie en beau ! la vie en beau ! »

Ces plaisanteries nerveuses ne sont pas sans péril, et on peut souvent les payer cher. Mais qu’importe l’éternité de la damnation à qui a trouvé dansune seconde l’infini de la jouissance ?


Les Bienfaits de la lune

Charles BAUDELAIRE

Recueil : « Le Spleen de Paris »

La Lune, qui est le caprice même, regarda par la fenêtre pendant que tu dormais dans ton berceau, et se dit : « Cette enfant me plaît. » Et elle descendit moelleusement sonescalier de nuages et passa sans bruit à travers les vitres. Puis elle s’étendit sur toi avec la tendresse souple d’une mère, et elle déposa ses couleurs sur ta face. Tes prunelles en sont restées vertes, et tes joues extraordinairement pâles. C’est en contemplant cette visiteuse que tesyeux se sont si bizarrementagrandis ; et elle t’a si tendrement serrée à la gorge que tu enas gardé pour toujours l’envie de pleurer.

Cependant, dans l’expansion de sa joie, la Lune remplissait toute la chambre commeuneatmosphère phosphorique, commeun poison lumineux ; et toute cette lumière vivante pensait et disait : « Tu subiras éternellement l’influence de mon baiser. Tu seras belle à ma manière. Tu aimeras ce que j’aime et ce qui m’aime : l’eau, les nuages, le silence et la nuit ; la mer immense et verte ; l’eau uniforme et multiforme ; le lieu où tu ne seras pas ; l’amant que tu ne connaîtras pas ; les fleurs monstrueuses ; les parfums qui font délirer ; les chats qui se pâment sur les pianos et qui gémissent comme les femmes, d’une voix rauque et douce !

« Et tu seras aimée de mesamants, courtisée par mes courtisans. Tu seras la reine deshommes auxyeux verts dont j’ai serré aussi la gorge dans mes caresses nocturnes ; de ceux-là qui aiment la mer, la mer immense, tumultueuse et verte, l’eau informe et multiforme, le lieu où ils ne sont pas, la femme qu’ils ne connaissent pas, les fleurs sinistres qui ressemblent auxencensoirs d’une religion inconnue, les parfums qui troublent la volonté, et lesanimaux sauvages et voluptueux qui sont lesemblèmes de leur folie. »

Et c’est pour cela, maudite chèreenfant gâtée, que je suis maintenant couché à tes pieds, cherchant dans toute ta personne le reflet de la redoutable Divinité, de la fatidique marraine, de la nourrice empoisonneuse de tous les lunatiques.