Fiche lecture : Novecento

La musique peut-elle nous mener en bateau ?

Pour le savoir, il faut lire l’oeuvre d’Alessandro Baricco et se laisser porter par l’histoire extraordinaire de Novecento. Abandonné à sa naissance sur un paquebot, puis recueilli et élevé en cachette par l’équipage, l’enfant grandit sur le bateau sans jamais descendre à terre. Né en mer – autrement dit nulle part – et de personne – vu les circonstances de sa naissance, le petit garçon est adopté par l’un des marins qui lui donnera le nom de Novecento. À la mort de son père adoptif, l’enfant qui n’a que huit ans se réfugie dans la musique et révèle son talent pour le piano. Prodige, il sera remarqué et reconnu pour son don exceptionnel. Quand le paquebot fut considéré comme vétuste, on décida de le couler, mais Novecento refusa de le quitter…

Né en 1920 lors d’une traversée, Novecento, trente ans, navigue sans répit sur l’Atlantique. Il passe sa vie les mains posées sur les quatre-vingt-huit touches noires et blanches d’un piano, à composer une musique étrange et magnifique, qui n’appartient qu’à lui : la musique de l’Océan dont l’écho se répand dans tous les ports. Il deviendra le plus grand pianiste du monde, mais jamais il ne mettra un pied à terre. 

« Un jour, j’ai demandé à Novecento à quoi diable il pensait quand il jouait, et ce qu’il regardait, les yeux toujours droits devant lui, où il s’en allait, finalement, dans sa tête, pendant que ses mains se promenaient toutes seules sur les touches. Et il m’a répondu :
« Aujourd’hui, je suis allé dans un pays très beau, les femmes avaient des cheveux parfumés, il y avait de la lumière partout et c’était plein de tigres. » Il voyageait, quoi. Et chaque fois il allait dans un endroit différent : en plein centre de Londres, dans un train au milieu de la campagne, sur une montagne si haute que la neige t’arrivait à la taille, ou dans la plus grande église du monde, à compter les colonnes et regarder les crucifix bien en face. Il voyageait. Le plus difficile à comprendre, c’était comment il pouvait savoir à quoi ça ressemblait, une église, et la neige, et les tigres et… je veux dire, il n’en était jamais descendu, de ce bateau, pas une seule fois, c’était pas une blague, c’était absolument vrai. Jamais descendu, pas une fois. Et toutes ces choses-là, pourtant, c’était comme s’il les avait vues. Novecento, tu lui disais « Une fois j’ai été à Paris », et il te demandait si tu avais vu les jardins de machin-truc, ou si tu avais dîné à tel endroit, il savait tout, il te disait : « Ce que j’aime, là-bas, c’est attendre le coucher du soleil en me baladant sur le Pont-Neuf, et quand les péniches passent, m’arrêter et les regarder d’en haut, et leur faire un signe de la main. 

— Mais tu y es déjà allé, à Paris, Novecento ?
— Non.
— Alors…
— C’est-à-dire… si.
— Comment ça, si ?
— Paris. »

« À présent, personne n’est obligé de le croire, et pour être exact, je n’y croirais pas moi-même si on me le racontait, mais la vérité vraie c’est que ce piano commença à glisser, sur le parquet de la salle de bal, et nous derrière lui, avec Novecento qui jouait, sans détacher son regard des touches, il avait l’air ailleurs, et le piano suivait les vagues, il s’en allait d’un côté, revenait de l’autre, puis tournait sur lui-même, et filait droit sur les baies vitrées, puis, à un cheveu de la vitre, il s’arrêtait et recommençait à glisser doucement dans l’autre sens, je veux dire, c’était comme si l’Océan le berçait, et nous avec, moi je n’y comprenais rien, et Novecento, lui, il jouait, il continuait à jouer, et c’était clair que ce piano, il ne se contentait pas de jouer dessus mais qu’il le conduisait, vous comprenez ?, avec les touches, avec les notes, je sais pas avec quoi, mais il le conduisait où il voulait, ce piano, c’était absurde mais n’empêche. Et pendant qu’on voltigeait entre les tables, en frôlant les lampadaires et les fauteuils, j’ai compris, à ce moment-là, que ce qu’on faisait, ce qu’on était en train de faire, c’était danser avec l’Océan, nous et lui, des danseurs fous, et parfaits, emportés dans une valse lente, sur le parquet doré de la nuit. » 

Voici un extrait du film Novecento : pianiste –
avec Jean-François Balmer – (2004)