Lecture Audio : Noël chez les parents

Ils se sont aimés est une pièce de théâtre française mise en scène par Muriel Robin et interprétée par Pierre Palmade et Michèle Laroque en 2001.

Lecture Audio : Noël chez les parents

(Le couple arrive sur scène, lui avec un cadeau à la main, elle avec son sac à main. Elle s’apprête à sonner, puis se retourne vers son ex-mari.)

Elle : En tout cas c’est gentil d’être venu, hein !
Lui : Mmh mmh mmh…
Elle : Bon, ça va ? Tu te sens bien ? Ça va ?
Lui : Oui, ça va, ça va, ça va, depuis Paris, ça fait dix fois que tu l’demandes. En tout cas, merci pour les secondes… Ça, les bidasses en perm’, plus une colonie de vacances dans le même wagon… Ça met bien de bonne humeur… C’est pour tes parents que j’suis venu, on est bien d’accord, hein ? C’est pas pour toi !
Elle : Mmh… mmh…
Lui : Bon alors, sonne ! … Et ben …. Dis donc, t’es malade ou quoi ? Depuis la gare, tu fais une drôle de tête !
Elle : Bon, j’te l’ai dit dans ma lettre, hein, que mes parents, ils étaient vieux….
Lui : Oui, tu m’l’as dit, oui…
Elle : Qu’ils étaient fragiles… qu’il fallait les ménager…
Lui : De toute façon, j’suis pas venu pour leur casser la gueule… !
Elle : Mmh… mmh…
Lui : Pis, j’vais t’dire, qu’ils aient eu envie de m’voir, malgré notre divorce, ah ben… ça me touche. Là, j’avoue, chapeau, ah-ah, ils m’épatent les Ténardier ! Et que NOUS pour noël, on ait décidé d’enterrer la hache de guerre… Et ben, c’est un beau cadeau que tout le monde f’rait pas à tout l’monde. Tiens… en parlant de cadeau, ça d’vrait leur plaire, c’est une maquette du Titanic… avant qu’il ait coulé bien sûr ! Et… Bon, allez je sonne…
Elle : (en écartant les bras pour le retenir) NON, tu sonnes pas !
Lui : Quoi ? Je frappe ?
Elle : Non, tu frappes pas non plus.
Lui : Qu’est-ce qu’on fait ? On attend qu’ils d’vinent qu’on est là ?
Elle : Bon… Martin, faut que j’te dise quelque chose. Ça va rien changer pour toi, alors ne t’énerve pas, hein ?
Lui : Ah… Non non non non non non non, tu vas pas m’sortir un truc désagréable, pile juste avant d’les voir.
Elle : Non non, c’est pas désagréable, enfin bon, j’peux pas t’promettre que c’est agréable… C’est un peu original… Enfin, inattendu en tout cas !
Lui : Oui… c’est un peu long surtout, je trouve.
Elle : Oui alors, toi ? Toi, tu le sais qu’on est divorcés ?
Lui : Oui…
Elle : Et ben… pas eux. Voilà, j’peux pas faire plus court, hein !
(Elle se retourne et s’apprête à sonner lorsqu’il la prend par l’épaule.)
Lui : Refait-le parce que j’ai pas bien compris c’que tu viens d’dire là !
Elle : Bon… ben… alors, j’vais t’le diluer, hein ? pour que ça passe mieux, hein ? J’ai euh… jamais jamais jamais jamais jamais jamais pu leur dire… qu’on avait divorcé, voilà !
Lui : QUOI !?
Elle : Non, j’ai toujours eu trop peur de leur réaction !
Lui : AT’.. AT-TENDS… TENDS TENDS TENDS TENDS TENDS TENDS TENDS TENDS… Là t’es en train de me dire que tes parents pensent qu’on est encore mariés ?
Elle : Oui, et ben tu vois, formulé comme ça, c’est encore plus clair !
Lui : OR… EN… UN… AN, t’as pas réussi à leur cracher le morceau !? … C’est une blague ?
C’est pas une blague !? Mais… mais t’es complètement givrée ma pauvre Isabelle, elle est complètement givrée… Dis-moi que c’est pas vrai… Ne me dis pas qu’on va arriver chez eux, leur faire croire encore qu’on est encore ensemble ?
Elle : Chuuuut !
Lui : C’est pas possible… Alors là, ça dépasse tout. Alors là, là là là là, ON ATTEINT DES SOMMETS DE CONNERIES !
Elle : Chuuuut !
Lui : Elle m’aura tout fait !
Elle : Oh… quoi quoi quoi ? Tu leur as toujours tout dit à tes parents, toi ? Hein, tu lui as dit à ta mère que tu avais perdu ta médaille de baptême, hein ? Tu lui as dit ça ?
Lui : NON.
Elle : Chuuuut !
Lui, en chuchotant : Non, c’est vrai, je lui ai pas dit que j’avais perdu ma médaille de baptême, je lui ai pas dit non plus que la semaine dernière j’avais cassé un verre. Mais peut-être aussi que j’ai eu trop peur de sa réaction …
Elle : Ah ! Oh là là, d’accord, tu penses qu’à toi… très bien, j’ai compris, on va sonner, on va leur dire « joyeux noël », juste derrière « On a divorcé ». Mes parents meurent, la dinde, on va la manger au cimetière, voilà…
Lui (en tapant du pied) : Putain, moi qui voulais enterrer la hache de guerre… J’vais t’la déterrer vite fait, j’vais décapiter tout le monde !
Tiens, regarde ce que j’en fais de leur maquette (il la jette par terre et l’écrase avec son pied.)
Elle : Oh non… ! 2 heures, on en a pour 2 heures. Tu vas pas mourir ?Lui : Ça, c’est pas sûr !
(Les parents ouvrent la porte…)
Elle (elle entre) : Ah… !
Lui : Oh putain !
Elle (elle embrasse ses parents) : Bonjour maman, BONJOUR PAPA… !
Lui (dehors) : Oui, bonjour-bonjour, oui…
Elle : Ben… Entre chéri ! Tu vas pas rester dehors ?
Lui : Si si, j’suis très bien ici, commencez sans moi !
Elle : Ah, ah, aujourd’hui, il a mangé un clown ! (Elle va le chercher par la main, ramasse le cadeau et chuchote) Allez, tu viens, tu viens…
Lui : Bonjour Josette (il lui fait la bise), ça va Maurice (il lui sert la main) ? Oui, joyeux noël à vous aussi.
Elle : Oui, Joyeux Noël tout le monde… Joyeux Noël mon amooouuur (Elle s’approche de lui pour l’embrasser et il lui sert la main.)
Lui : Joyeux Noël.
Elle (elle dépose son sac et le cadeau près du canapé) : Très bien, très bien oui. On a pris des premières non-fumeur, hein ? On était comme des princes !
Lui : C’est vrai que venir en seconde, ça aurait été une punition (il enlève sa veste).
Elle : Ben avec les tarifs couples, on aurait tort de se priver… hein ?Lui : D’être en couple !
Elle : Ben oui… Bon, ben vient t’asseoir chéri…
Lui : J’fais ce que je veux.
Elle (rit mais mal à l’aise) : C’est agréable. (Il écarte son fauteuil, elle est déséquilibrée, puis il s’assoit)
Elle : Bon, alors, comment vous allez tous les deux ? Oooh là làààà, mais vous rajeunissez chaque année hein ? Oh, C’EST BEAU, APRES 30 ANS DE MARIAGE (à son père sourd). Nous, ça fait combien ? Ah oui, NOUS, Ah oui, Maman demande « ça fait combien déjà nous chéri » ?
Lui : Et ben nous ça fait… Nous ça fait… Nous ça aura fait 6 ans.
Elle (en tapant du pied) : Non…
Lui : C’est ça, six ans l’année dernière, plus un, sept.
Elle : Ah oui, oui t’as raison maman, (à son père) ELLE A RAISON MAMAN, SEPT ANS C’EST UN CAP ! Oui (rires), c’est ce qu’on dit toujours.
Lui : Six ans, on en on parle moins mais, c’est un cap aussi…
Elle : Bon écoute, on verra bien, je croise les doigts…
Lui : Voilà, et moi les jambes, tiens regarde !
Elle : Arrête, j’te jure, c’est désagréable… Hein ? Ben si, bien sûr qu’il y a des p’tites chamailleries, attends ! Des petits nuages… (Elle se lève et lui tripote les cheveux) mais pas d’orages… (rires)
Lui : Mais je sais Maurice qu’il y en a qu’une comme elle, je sais, j’ai décroché le gros lot… Non pas le grelot ! Le gros lot… Bon, Isabelle, arrête de me tripoter les cheveux, va donc le faire un p’tit peu à ton père, on les voit pas si souvent ! J’irais le faire à ta mère tout à l’heure, tiens.
Elle (Elle lui caresse l’épaule) : Pardon maman ? Les alliances ? … Ah ben oui, chéri, Maman demande où sont nos alliances ?
Lui : Ben oui, ben les alliances… C’est à toi qu’elle a posé la question, hein !
Elle : Ouiss’ (Elle retourne s’asseoir). Alors les alliances… Figurez-vous que… l’hiver, (il la regarde étonné par son début de réponse), euh… On les met aux pieds !
Lui : C’est ça, aux pieds, sous la chaussette, bien sûr, hein ! Sinon c’est pas pratique, hein ! Bien sûr.
(Ils se tiennent les mains et balancent leur bras entre les deux fauteuils.)
Elle : Hein ? Quoi de neuf ?
Lui: Ah, ben quoi de neuf, quoi de neuf ?
Elle : Ben quoi de neuf hein ? Toujours la moitié de 18, hein ! (elle rit). Ah ben si, quoi de neuf, la semaine dernière, à la maison, dans la cuisine… Oh raconte-le, toi, parce que je ne sais pas très bien le raconter… raconte-le…
Lui : Hein ? Ben oui, euh… Ben je vais vous le raconter (embarrassé), alors ah… ce qui s’est passé la semaine dernière euh, … dans la cuisine euh…
Elle : Ecoute-le, c’est très drôle hein !
Lui : Il est vrai que j’le raconte bien !… Alors euh… Ben, on était dans la cuisine hein ! euh… Pas très loin du salon… Et euh… Le lave-vaisselle tombe en panne… Je démonte le filtre et dedans, qu’est-ce que je trouve ? Un ravioli ! Voilà, c’est fini !
Elle : Hein ? … Oui, enfin là, il l’a pas très bien raconté hein !… Mais c’est vrai qu’il y met pas beaucoup du sien non plus, hein ?
Lui : Mais puisqu’on en est aux anecdotes, raconte, toi, ce qui t’es arrivée…
Elle : Où ça ?
Lui : Dans la cuisine, pareil, le lendemain.
Elle (très embarrassée) : Ah ! ça… ! Ah oui oui oui oui oui… Rires. Ça me revient, oui…
Lui : Vous allez voir (il lève le pouce) !
Elle : Oui, parce que… euh… J’étais euh… dans la cuisine donc… et… j’ouvre une boîte de raviolis (Elle joint le geste à la parole.) Et… (Lui la regarde en se demandant ce qu’elle va bien pouvoir inventer.) Et de quoi… est-ce que j’me rends pas compte ? Il en manquait un ! Ouais ouais ouais ouais ouais…
Lui : Il s’en passe des choses dans cette cuisine hein ?
Elle : Bon, et sinon, vous, heu, vous savez ou vous partez en vacances l’année prochaine ? Pardon Maman ? Dans le jardin ?
Lui : C’est bien, c’est pas loin…
Elle : Nous, cette année ?
En même temps :
Elle : On est allés en Grèce.
Lui : On est allés en Corse.
Elle : Non, attends chéri … Non c’est moi, c’est parce que je confonds toujours. On était en Corse ou en Grèce ? Le sirtaki c’est ?
Lui : C’est la Corse, Corse, Corse, en Corse… Oui, très belle île… Maurice !
Elle : Hein, nous, l’année prochaine ?
Lui (en se tapant les mains) : Et ben j’vais t’dire…
Elle : Ah ben si … l’année prochaine… (Elle se lève et vas près de lui.)
Lui : Quoi ?
Elle : On va chez la mère de Martin… Que j’aime beaucoup…
Lui : Chez ma mère ?Que t’aime beaucoup ? Donc on part en vacances à Melun ?!
Elle : Voilà, Melun, ben oui, parce que je me suis renseignée, ils annoncent du beau temps sur Melun cet été…. Attends, mais on parle, on parle, on parle … et les cadeaux ? Hé ! Ils sont grands, maintenant, hein ! Plus besoin d’passer par la cheminée ! On peut leur offrir les cadeaux, hein ?
(Tous les deux chuchotent derrière le canapé.)
Elle (à ses parents) : Pardon… Des petits secrets d’amoureux…
Lui (en chuchotant) : Moi, je te signale tout de suite, j’ tiens pas une minute de plus… Alors… ou tu leur dis ou j’m’en vais !
Elle : Alors, moi vivante, tu sortiras pas d’ici !
Lui : Alors tu leur dis !
Elle : Plutôt crever !
Lui : Alors c’est moi qui leur dis… (il va vers les parents). Tiens, alors Josette, Maurice…
Elle : On va danser pour vous (elle danse avec lui) : Be-bop-a-Lula, she’s my baby, Be-bop-a-Lula, I don’t mean maybe… Be-bop-a-Lula…
Lui (la tenant dans ses bras) : Alors ou tu leur dis ou je te lâche ?
Elle : Ben… lâche-moi.
Lui : T’es sûre ?
Elle : D’accord, je leur dis… Bien (elle tourne sur elle-même) Ta-tin… pouh !
Lui : Pouh, voilà, c’est fini ! (Il prend le cadeau tout abîmé). Alors on commence par mes cadeaux… Alors Maurice, ça c’est pour vous, joyeux noël (il tend le cadeau). Hein ? C’est une maquette du Titanic… après qu’il a coulé bien sûr… Non mais, vous le déballerez après parce que là, Isabelle a quelque chose à vous dire, hein !
Elle : … Je…. Je…. Jo…. Joy….. Joyeux Noël (Elle rit).
Lui : Oui… mais annonce-leur….Mmh… C’est l’annonce faite à Maurice !
Elle : …. Papa, maman. Martin et moi, il y a 6 ans… 7 ans, nous nous sommes mariés.
Lui : Mmh mmh mmh mmh…
Elle : Et euh euh… Il y a un an, l’année dernière, donc…
Lui : Mmh mmh…
Elle : Cinq ans plus tard… d’un commun accord… comme de nombreux couples… nous avons décidé (Roulement de tambours) … d’adopter un p’tit cambodgien !