Beaux textes

Le menteur de Jean Cocteau

« Je voudrais dire la vérité. J’aime la vérité. Mais elle ne m’aime pas. Voilà la vérité vraie : la vérité ne m’aime pas. Dès que je la dis, elle change de figure et se retourne contre moi. J’ai l’air de mentir et tout le monde me regarde de travers. Et pourtant je suis simple et je n’aime pas le mensonge. Je le jure. Le mensonge attire toujours des ennuis épouvantables et on se prend les pieds dedans et on trébuche et on tombe et tout le monde se moque de vous. Si on me demande quelque chose, je veux répondre ce que je pense. Je veux répondre la vérité. La vérité me démange. Mais alors, je ne sais pas ce qui se passe. Je suis pris d’angoisse, de crainte, de la peur d’être ridicule et je mens. Je mens. C’est fait. Il est trop tard pour revenir là-dessus. Et une fois un pied dans le mensonge, il faut que le reste passe. Et ce n’est pas commode, je vous le jure. C’est si facile de dire la vérité. C’est un luxe de paresseux. On est sûr de ne pas se tromper après et de ne plus avoir d’embêtements. On a les embêtements sur place, vite, à la minute, et ensuite les choses s’arrangent. Tandis que moi ! Le diable s’en mêle. Le mensonge n’est pas une pente à pic. Ce sont des montagnes russes qui vous emportent et qui vous coupent le souffle, qui vous arrêtent le cœur et vous le nouent dans la gorge. Si j’aime, je dis que je n’aime pas et si je n’aime pas je dis que j’aime. Et vous devinez les suites. Autant se tirer un coup de revolver et en finir. Non ! J’ai beau me sermonner, me mettre devant l’armoire à glace, me répéter : tu ne mentiras plus. Tu ne mentiras plus. Tu ne mentiras plus. Je mens. Je mens. Je mens. Je mens pour les petites choses et pour les grandes. Et s’il m’arrive de dire la vérité, une fois par hasard, par surprise, elle se retourne, elle se recroqueville, elle se ratatine, elle grimace et elle devient mensonge. Les moindres détails se liguent contre moi et prouvent que j’ai menti. Et… ce n’est pas moi qui suis lâche… chez moi je trouve toujours ce qu’il faudrait répondre et j’imagine les coups qu’il faudrait donner. Seulement sur place, je me paralyse et je garde le silence. On me traite de menteur et je la boucle. Je pourrais répondre : vous mentez. Je n’en trouve pas la force. Je me laisse injurier et je crève de rage. Et c’est cette rage qui s’accumule, qui s’entasse en moi, qui me donne de la haine.

Je ne suis pas méchant. Je suis même bon. Mais il suffit qu’on me traite de menteur pour que la haine m’étouffe, et ils ont raison. Je sais qu’ils ont raison, que je mérite les insultes. Mais voilà. Je ne voulais pas mentir et je ne peux pas supporter qu’on ne comprenne pas que je mens malgré moi et que le diable me pousse. Oh ! Je changerai. J’ai déjà changé. Je ne mentirai plus. Je trouverai un système pour ne plus mentir, pour ne plus vivre dans le désordre épouvantable du mensonge. On dirait une chambre pas faite, des fils de fer barbelés la nuit, des couloirs et des couloirs du rêve. Je guérirai. J’en sortirai. Et du reste, je vous en donne la preuve. Ici, en public, je m’accuse de mes crimes et j’étale mon vice. Et n’allez pas croire que j’aime étaler mon vice et que c’est encore le comble du vice que ma franchise. Non, non. J’ai honte. Je déteste mes mensonges et j’irai au bout du monde pour ne pas être obligé de faire ma confession. Et vous, dites-vous la vérité ? Etes-vous dignes de m’entendre ? Au fait, je m’accuse et je ne me suis pas demandé si le tribunal était en mesure de me juger, de m’absoudre.

Vous devez mentir ! Vous devez mentir tous, mentir sans cesse et aimer mentir et croire que vous ne mentez pas. Vous devez vous mentir à vous-même. Tout est là ! Moi, je ne me mens pas à moi-même. Moi j’ai la franchise de m’avouer que je mens, que je suis un menteur. Vous, vous êtes des lâches. Vous m’écoutiez, vous vous disiez ! quel pauvre type ! Et vous profitiez de ma franchise pour dissimuler vos mensonges. Je vous tiens ! Savez-vous, Mesdames, Messieurs, pourquoi je vous ai raconté que je mentais, que j’aimais le mensonge ? Ce n’était pas vrai. C’était à seule fin de vous attirer dans un piège et de me rendre compte, de comprendre. Je ne mens pas. Je ne mens jamais. Je déteste le mensonge et le mensonge me déteste. Je n’ai menti que pour vous dire que je mentais.

Et maintenant je vois vos visages qui se décomposent. Chacun voudrait quitter sa place et redoute d’être interpellé par moi.

Madame, vous avez dit à votre mari que vous étiez hier chez votre modiste. Monsieur, vous avez dit à votre femme que vous dîniez à votre cercle. C’est faux. Faux. Faux. Osez me donner un démenti. Osez me répondre que je mens. Osez me traiter de menteur. Personne ne bouge ? Parfait. Je savais à quoi m’en tenir. Il est facile d’accuser les autres. Facile de les mettre en mauvaise posture. Vous me dites que je mens et vous mentez ! C’est admirable. Je ne mens jamais. Vous entendez ! Jamais. Et s’il m’arrive de mentir, c’est pour rendre service… pour éviter de faire de la peine… pour éviter un drame. De pieux mensonges. Forcément, il faut mentir. Mentir un peu… de temps à autres. Quoi ? Vous dites ? Ah ! je croyais… non… parce que… je trouverais étrange qu’on me reprochât ce genre de mensonge. Venant de vous ce serait drôle. De vous qui mentez à moi qui ne mens jamais.

Tenez, l’autre jour – mais non vous ne me croiriez pas. Du reste, le mensonge… le mensonge, c’est magnifique. Dites… imaginer un monde irréel et y faire croire – mentir ! Il est vrai que la vérité a son poids dur et qu’elle m’épate. La vérité. Les deux se valent. Peut-être que le mensonge l’emporte… bien que je ne mente jamais. Hein ? J’ai menti ? Certes. J’ai menti en vous disant que je mentais. Ai-je menti en vous disant que je mentais ou en vous disant que je ne mens pas. Un menteur ! Moi ? Au fond je ne sais plus. Je m’embrouille. Quelle drôle d’époque. Suis-je un menteur ? Je vous le demande ? Je suis plutôt un mensonge. Un mensonge qui dit toujours la vérité. »

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Pour faire le portrait d’un˘oiseau de Jacques Prévert

Peindre d’abord une cage avec˘une porte˘ouverte
peindre˘ensuite quelque chose de joli
quelque chose de simple, quelque chose de beau
quelque chose d’utile pour l’oiseau
placer ensuite la toile contre un˘arbre
dans˘un jardin
dans˘un bois
ou dans˘une forêt
se cacher derrière l’arbre
sans rien dire
sans bouger …
Parfois l’oiseau arrive vite
mais˘il peut˘aussi bien mettre de longues˘années
avant de se décider
Ne pas se décourager
attendre, attendre s’il le faut pendant des˘années
la vitesse ou la lenteur de l’arrivée de l’oiseau
n’ayant˘aucun rapport
avec la réussite du tableau
Quand l’oiseau arrive
s’il˘arrive
observer le plus profond silence
attendre que l’oiseau entre dans la cage
et quand˘il est˘entré
fermer doucement la porte avec le pinceau
puis effacer un˘à un tous les barreaux
en˘ayant soin de ne toucher aucune des plumes de l’oiseau
Faire ensuite le portrait de l’arbre
en choisissant la plus belle de ses branches
pour l’oiseau
peindre˘aussi le vert feuillage et la fraîcheur du vent
la poussière du soleil
et le bruit des bêtes de l’herbe dans la chaleur de l’été
et puis attendre que l’oiseau se décide˘à chanter
Si l’oiseau ne chante pas
c’est mauvais signe
signe que le tableau est mauvais
mais s’il chante c’est bon signe
signe que vous pouvez signer
Alors vous arrachez tout doucement
une des plumes de l’oiseau
et vous˘écrivez votre nom dans˘un coin du tableau.

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Le mauvais vitrier, Le Spleen de Paris (1864), Baudelaire

Il y a des natures proprement contemplatives et tout à fait impropres à l’action, qui cependant, sous une impulsion mystérieuse et inconnue, agissent quelquefois avec une rapidité dont elles se seraient crues elles-mêmes incapables.

Tel qui, craignant de trouver chez son concierge une nouvelle chagrinante, rôde lâchement une heure devant sa porte sans oser rentrer, tel qui garde quinze jours une lettre sans la décacheter, ou ne se résigne qu’au bout de six mois à opérer une démarche nécessaire depuis un an, se sentent quelquefois brusquement précipités vers l’action par une force irrésistible, comme la flèche d’un arc. 

J’ai été plus d’une fois victime de ces crises et de ces élans, qui nous autorisent à croire que des Démons se glissent en nous et nous font accomplir, à notre insu, leurs plus absurdes volontés.

Un matin je m’étais levé maussade, triste, fatigué d’oisiveté, et poussé, me semblait-il, à faire quelque chose de grand, une action d’éclat ; et j’ouvris la fenêtre, hélas !

(Observez, je vous prie, que l’esprit de mystification qui, chez quelques personnes, n’est pas le résultat d’un travail ou d’une combinaison, mais d’une inspiration fortuite, participe beaucoup, ne fût-ce que par l’ardeur du désir, de cette humeur, hystérique selon les médecins, satanique selon ceux qui pensent un peu mieux que les médecins, qui nous pousse sans résistance vers une foule d’actions dangereuses ou inconvenantes).
La première personne que j’aperçus dans la rue, ce fut un vitrier dont le cri perçant, discordant, monta jusqu’à moi à travers la lourde et sale atmosphère parisienne. Il me serait d’ailleurs impossible de dire pourquoi je fus pris à l’égard de ce pauvre homme d’une haine aussi soudaine que despotique.

« – Hé ! Hé ! » et je lui criai de monter. Cependant je réfléchissais, non sans quelque gaieté, que, la chambre étant au sixième étage et l’escalier fort étroit, l’homme devait éprouver quelque peine à opérer son ascension et accrocher en maint endroit les angles de sa fragile marchandise.

Enfin il parut : j’examinai curieusement toutes ses vitres, et je lui dis :

« – Comment ? vous n’avez pas de verres de couleur ? des verres roses, rouges, bleus, des vitres magiques, des vitres de paradis ? Impudent que vous êtes ! vous osez vous promener dans des quartiers pauvres, et vous n’avez pas même de vitres qui fassent voir la vie en beau ! »

Et je le poussai vivement dans l’escalier, où il trébucha en grognant.

Je m’approchai du balcon et je me saisis d’un petit pot de fleurs, et quand l’homme reparut au débouché de la porte, je laissai tomber perpendiculairement mon engin de guerre sur le rebord postérieur de ses crochets ; et le choc le renversant, il acheva de briser sous son dos toute sa pauvre fortune ambulatoire qui rendit le bruit éclatant d’un palais de cristal crevé par la foudre.

Et, ivre de ma folie, je lui criai furieusement : « La vie en beau ! la vie en beau ! »

Ces plaisanteries nerveuses ne sont pas sans péril, et on peut souvent les payer cher. Mais qu’importe l’éternité de la damnation à qui a trouvé dans une seconde l’infini de la jouissance ?