Un air de famille

Un air de famille est une pièce de théâtre écrite par Agnès Jaoui et Jean-Pierre Bacri et jouée au Théâtre de la Renaissance à Paris en 1994. Forte de son succès (deux Molière en 1995), l’histoire est adaptée au cinéma par Cédric Klapisch et sera récompensée en 1997 par trois César. La distribution au théâtre et au cinéma est la même, avec entre autres Agnès Jaoui, Jean-Pierre Bacri, Catherine Frot, Jean-Pierre Darroussin.

Comme chaque vendredi soir, la famille Mesnard se réunit au « Au père tranquille », un bar tenu par Henri, l’un des fils. Le deuxième fils de la famille, Philippe, vient de passer à la télévision régionale, tandis que son épouse, Yolande, fête son anniversaire. Betty, la sœur cadette, vient, quant à elle, de dire ses quatre vérités à son patron, qui est aussi celui de son frère Philippe. Tous s’apprêtent à poursuivre la soirée au restaurant. Ils n’attendent plus qu’Arlette, l’épouse d’Henri, mais elle tarde. Lorsque celle-ci se décide à appeler, c’est pour annoncer à Henri qu’elle ne reviendra pas.

Acte I

DENIS : Ça va, Henri ?
HENRI : Ben… oui, ça va, pourquoi, qu’est-ce qu’il◡y a ?
DENIS : Il◡y a rien, je te demande si ça va, c’est tout.
HENRI : Tu me dis « ça va Henri ? » avec◡un◡air, là, on dirait un docteur !
DENIS : Mais enfin c’est◡incroyable, je te demande gentiment si ça va, je ne t’ai rien fait !


HENRI répond au téléphone : Oui, le Père Tranquille, j’écoute. Ah, alors, t’es où ? Mais tu sais quelle◡heure◡il◡est ? Ah bon ? Et pourquoi ? Mouais, ah bon, mouais Mmmmmh… Et tu as besoin de partir chez ta copine pour réfléchir, tu ne peux pas réfléchir à la maison ? Mais à quoi ? A quoi tu veux réfléchir ? Je comprends rien, je ne comprends pas ce que tu me dis…
(S’énervant) Qui c’est qui t’a foutu ces◡idées dans la tête, d’abord ? Et tu choisis le vendredi soir, pour me faire ça ?
(Il essaie de se dominer) Bon. Écoute, Arlette, écoute, je vais te proposer quelque chose : tu viens ce soir… Et tu commences à réfléchir à partir de demain, par◡exemple… Bon, eh ben, prends-la ta semaine, prends quinze jours, prends toute la vie, si tu veux, j’en◡ai rien◡à foutre ! Je te parle comme je te parle ! (Et il raccroche brutalement).
(Un temps) « Ce n’est pas la peine d’en faire un drame », il faudrait que je rigole, que je prenne ça calmement, tu vas voir si je vais prendre ça calmement, je vais aller là-bas, je vais lui foutre mon poing dans la gueule à celle-là !

DENIS : Ah oui, ça peut la toucher, ça…
HENRI : C’est nouveau, ça, d’aller réfléchir◡une semaine, réfléchir◡à quoi ? (Un petit temps) Voilà ! Qu’est-ce que je vais leur raconter, maintenant, ils vont me dire « elle◡est où, Arlette ? », je vais leur répondre quoi, moi ?
(Un temps. Il cogite) Elle◡est avec quelqu’un, c’est ça ?
DENIS : Nooooon.
HENRI : C’est quoi, alors ? (un temps) J’ai pas de considération, moi ?
DENIS : C’est-à-dire … ?
HENRI : De la considération, je ne sais pas, je comprends même pas ce que ça veut dire, il paraît que je n’ai pas de considération pour◡elle, qu’est-ce que tu comprends, toi ?
DENIS : Je ne sais pas, que vous la traitez mal, non ?
HENRI : Moi ? ! Moi, je la traite mal ? !
DENIS : C’est ce qu’elle dit …
HENRI : Je la traite très bien ! De toute façon, on se voit jamais, je voudrais la traiter mal que je n’aurais pas le temps… Je travaille treize◡heures, je mange, je dors, et voilà… C’est tout ce que je fais !
(Un temps, il◡accuse le coup) Pffffff, je suis dégoûté… dégoûté…

(Un silence. Denis est touché.)
DENIS : Elle va revenir… Le temps de se remettre les◡idées en place, quoi…
HENRI : Ouais… (il◡en doute)
DENIS : Ça fait du bien de réfléchir.
HENRI : Ah bon ? (Il◡en doute) Je ne sais pas, si ça fait du bien.
DENIS : Comment, patron, mais vous ne pouvez pas dire ça, la réflexion, patron ! Remettre les choses◡à plat, faire le tri, peser le pour et le contre.
HENRI : J’appelle ça enculer les mouches, moi !
DENIS : Ah oui, c’est vrai que vous◡appelez ça comme ça, vous…
HENRI : Si tu te mets à penser à tout, il◡y a toujours moyen de trouver quelque chose qui va pas, alors euh… On s’en sort plus ! Il te dit quoi, le Maire, quand tu te maries ?
DENIS : « Vous◡êtes unis par les liens du mariage ».
HENRI : Non !
DENIS : Ah si !
HENRI : Avant ! Il te dit quoi, avant ?
DENIS : Je ne sais pas, moi… « Vous vous devez fidélité » ?
HENRI : Non, non, non, il te dit : « Pour le meilleur et pour le pire » ! Voilà ce qu’il te dit ! Il◡y a pas à réfléchir, si ça va, tu es content, si ça va pas, tu patientes… C’est comme ça, la vie… Elle me connaît, elle sait comment je suis ? … Bon, je ne vais pas changer maintenant…
DENIS : Et pourquoi pas ?
HENRI : Parce qu’on◡est comme on◡est, on ne change pas, et puis c’est tout.
DENIS : Ah non, non, non, je ne suis pas d’accord, si on décide de…
HENRI : On ne change pas, je te dis !
DENIS : Vous ne voulez pas savoir ce que j’en pense ?
HENRI : Non.

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