Les Catilinaires (Extrait)

ON ne sait rien de soi. On croit s’habituer à être soi, c’est le contraire. Plus les◡années passent et moins on comprend qui est cette personne au nom de laquelle on dit et fait les choses.

Ce n’est pas◡un problème. Où est l’inconvénient de vivre la vie d’un◡inconnu ? Cela vaut peut-être mieux : sachez qui vous◡êtes et vous vous prendrez en grippe.

Cette◡étrangeté ordinaire ne m’aurait jamais gêné s’il n’y avait pas◡eu – quoi ? je ne vois pas comment dire –, si je n’avais pas rencontré monsieur Bernardin.

Je me demande quand a commencé cette◡histoire. Des dizaines de datations conviendraient, comme pour la guerre de Cent◡Ans. Il serait correct de dire que l’affaire a commencé il◡y a un◡an ; il serait juste aussi de dire qu’elle◡a pris sa tournure il◡y a six mois. Il serait cependant plus◡adéquat de situer son début aux◡alentours de mon mariage, il◡y a quarante-trois◡ans. Mais le plus vrai, au sens fort du terme, consisterait à faire commencer l’histoire à ma naissance, il◡y a soixante-six◡ans.

Je m’en tiendrai à la première suggestion : tout◡a débuté il◡y a un◡an.

Il◡y a des maisons qui donnent des◡ordres. Elles sont plus◡impérieuses que le destin : au premier regard, on◡est vaincu. On devra habiter là.

À l’approche de mes soixante-cinq◡ans, Juliette et moi cherchions quelque chose à la campagne. Nous◡avons vu cette maison et aussitôt nous◡avons su que ce serait la maison. Malgré mon dédain des majuscules, je me dois d’écrire la Maison, car ce serait celle que nous ne quitterions plus, celle qui nous◡attendait, celle que nous◡attendions depuis toujours.

Depuis toujours, oui : depuis que Juliette et moi sommes mari et femme. Légalement, cela fait quarante-trois◡années. En réalité, nous◡avons soixante◡ans de mariage. Nous◡étions dans la même classe au cours préparatoire. Le jour de la rentrée, nous nous sommes vus et nous nous sommes◡aimés. Nous ne nous sommes jamais quittés.

Juliette a toujours◡été ma femme ; elle◡a aussi toujours◡été ma sœur et ma fille – bien que nous◡ayons le même◡âge à un mois près. Pour cette raison, nous n’avons pas◡eu d’enfant. Je n’ai jamais◡eu besoin d’une◡autre personne : Juliette est tout pour moi.

J’étais professeur de latin et de grec au lycée. J’aimais ce métier, j’avais de bons contacts avec mes rares◡élèves. Cependant, j’attendais la retraite comme le mystique attend la mort.

Ma comparaison n’est pas gratuite. Juliette et moi avons toujours◡aspiré à être libérés de ce que les hommes ont fait de la vie. Études, travail, mondanités même réduites à leur plus simple◡expression, c’était◡encore trop pour nous. Notre propre mariage nous◡a laissé l’impression d’une formalité.

Juliette et moi, nous voulions avoir soixante-cinq◡ans, nous voulions quitter cette perte de temps qu’est le monde. Citadins depuis notre naissance, nous désirions vivre◡à la campagne, moins par◡amour de la nature que par besoin de solitude. Un besoin forcené qui s’apparente à la faim, à la soif et au dégoût.

Quand nous◡avons vu la Maison, nous◡avons éprouvé un soulagement délicieux : il◡existait donc, cet◡endroit auquel nous◡aspirions depuis notre◡enfance. Si nous◡avions osé l’imaginer, nous l’aurions imaginé comme cette clairière près de la rivière, avec cette maison qui était la Maison, jolie, invisible, escaladée d’une glycine.

À quatre kilomètres de là, il y a Mauves, le village, où nous trouvons tout ce dont nous◡avons besoin. De l’autre côté de la rivière, une◡autre maison indiscernable. Le propriétaire nous◡avait dit qu’elle◡était◡habitée par◡un médecin. À supposer que nous◡ayons voulu être rassurés, c’était◡encore mieux : Juliette et moi allions nous retirer du monde, mais à trente mètres de notre◡asile, il◡y aurait un docteur !

Nous n’avons pas◡hésité un◡instant. En◡une◡heure, la maison est devenue la Maison. Elle ne coûtait pas cher, il n’y avait pas de travaux à faire. Il nous paraissait hors de doute que la chance avait tenu les rênes dans cette◡affaire.

Il neige. Quand nous◡avons emménagé il◡y a un◡an, il neigeait aussi. Nous◡étions ravis : ces centimètres de blancheur nous donnèrent, dès le premier soir, l’impression tenace d’être chez nous. Le lendemain matin, nous nous sentions plus dans nos murs que pendant les quarante-trois◡années précédentes, dans cet◡appartement citadin dont nous n’avions pourtant jamais bougé.

Je pouvais enfin me consacrer tout◡entier à Juliette.

C’est difficile◡à expliquer : je n’ai jamais◡eu l’impression d’avoir◡eu assez de temps pour ma femme. En soixante◡années, que lui ai-je donné ? Elle◡est tout pour moi. Elle◡en dit◡autant à mon sujet, sans que cela efface mon sentiment d’insuffisance profonde. Ce n’est pas que je me trouve mauvais ou médiocre, mais Juliette n’a jamais◡eu rien ni personne d’autre que moi. J’ai été et je suis sa vie. Cette pensée me noue la gorge.

Qu’avons-nous fait, ces premiers jours, à la Maison ? Rien, je crois. À part quelques promenades dans la forêt si blanche et silencieuse que nous nous◡arrêtions souvent de marcher pour nous regarder d’un◡air étonné.

À part cela, rien. Nous◡étions arrivés là où nous◡avions voulu être depuis notre◡enfance. Et d’emblée nous◡avions su que cette◡existence était celle à laquelle nous◡avions toujours◡aspiré. Si notre paix n’avait pas◡été troublée, je sais que nous◡aurions vécu ainsi jusqu’à la mort.

Cette dernière phrase me donne froid dans le dos. Je me rends compte que je raconte mal. Je fais des◡erreurs. Non pas des◡inexactitudes ni des contre-vérités, mais des◡erreurs. C’est sans doute parce que je ne comprends pas cette◡histoire : elle me dépasse.

Un détail de cette première semaine dont je me souviens à la perfection : je préparais un feu dans la cheminée et, bien◡entendu, je m’y prenais mal. Il paraît qu’il faut des◡années pour réussir cet◡exploit. J’avais confectionné quelque chose qui brûlait ; cependant, ce ne pouvait pas être◡appelé feu, car◡il◡était clair que cela ne durerait pas. Disons que j’avais donné lieu à une combustion momentanée : j’en◡étais déjà fier.

Accroupi près de l’âtre, j’ai tourné la tête et j’ai vu Juliette. Elle◡était◡assise dans◡un fauteuil bas, tout près, et elle contemplait le feu avec ce regard qui est le sien : concentration respectueuse sur la chose, en l’occurrence sur ce pauvre foyer.

Saisissement : elle n’avait pas changé d’un pouce, non pas depuis notre mariage, mais depuis notre première rencontre. Elle◡avait un peu grandi – très peu –, ses cheveux avaient blanchi, tout le reste, c’est-à-dire tout, était pareil à un point hallucinant.

Ce regard qu’elle◡avait pour le feu, c’était celui qu’elle◡avait pour l’institutrice, en classe. Ces mains posées sur ses genoux, ce port de tête immobile, ces lèvres calmes, cet◡air sage d’enfant intrigué d’être présent : je savais depuis toujours qu’elle n’avait pas changé, pourtant, je ne l’avais jamais su à ce point.

Cette révélation m’a broyé d’émotion. Je ne veillais plus à la flambée précaire, je n’avais d’yeux que pour la fillette de six◡ans avec laquelle je vivais depuis près de soixante◡ans.

Je ne sais pas combien de minutes cela a duré. Soudain, elle◡a tourné la tête vers moi et elle◡a vu que je la regardais. Elle◡a murmuré :

– Le feu ne brûle plus.

J’ai dit, comme si c’était◡une réponse :

– Le temps n’existe pas.

Je n’avais jamais◡été aussi heureux de ma vie.

Une semaine après notre◡arrivée à la Maison, nous◡avions la conviction de n’avoir jamais◡habité ailleurs.

Un matin, nous◡avons pris la voiture pour◡aller au village acheter des provisions. L’épicerie de Mauves nous ravissait : elle ne vendait pas grand-chose et cette◡absence de choix nous mettait dans◡une joie inexplicable.

En rentrant, j’ai observé :

– Tu vois, la cheminée du voisin ne fume pas. On peut vivre◡ici depuis longtemps et ne pas◡être◡encore capable de faire du feu.

Juliette n’en revenait pas que nous◡ayons un garage : nous n’en◡avions jamais◡eu. Comme j’en fermais la porte, elle dit :

– Pour la voiture aussi, cette maison est la Maison.

J’entendais les majuscules. Je souriais.

Nous◡avions rangé les provisions. La neige recommençait à tomber. Ma femme déclara que nous◡avions bien fait d’aller aux commissions le matin. Bientôt, la route serait◡impraticable.

Cette◡idée me rendit joyeux – tout me rendait joyeux. Je dis :

– Mon proverbe favori a toujours◡été : « Pour vivre◡heureux, vivons cachés. » Nous◡y sommes, non ?

– Oui, nous◡y sommes.

– Je ne sais plus quel◡écrivain a ajouté, il n’y a pas longtemps : « Pour vivre cachés, vivons◡heureux. » C’est◡encore plus vrai. Et cela nous convient encore mieux.

Juliette regardait la neige tomber. Je ne voyais que son dos, mais je savais comment étaient ses◡yeux.

L’après-midi même, vers 4◡heures, quelqu’un frappa à la porte.

J’allai ouvrir. C’était◡un gros monsieur qui semblait plus◡âgé que moi.

– Je suis Monsieur Bernardin. Votre voisin.

Qu’un voisin vienne faire la connaissance de nouveaux◡arrivants, a fortiori dans◡une clairière bâtie de deux maisons en tout et pour tout, quoi de plus normal ? En◡outre, il n’y avait pas plus quelconque que le visage de cet◡homme. Je me souviens pourtant d’être resté figé d’ahurissement, comme Robinson lors de sa rencontre avec Vendredi.

Quelques secondes pesèrent avant que je prenne conscience de mon◡impolitesse et que je prononce les paroles attendues :

– Bien sûr. Vous◡êtes le docteur. Entrez.

Quand◡il fut au salon, j’allai chercher Juliette. Elle◡eut l’air apeurée. Je souris.

– Ce n’est rien qu’une petite visite de courtoisie, chuchotai-je.

Monsieur Bernardin serra la main de ma femme puis s’assit. Il◡accepta une tasse de café. Je lui demandai s’il◡habitait la maison voisine depuis longtemps.

– Depuis quarante◡ans, répondit-il.

Je m’extasiai :

– Quarante◡ans ici ! Comme◡vous◡avez dû être◡heureux !

Il ne dit rien. J’en conclus qu’il n’avait pas◡été heureux et je n’insistai pas.

– Êtes-vous le seul médecin, à Mauves ?

– Oui.

– Sacrée responsabilité !

– Non. Personne n’est malade.

Il n’y avait rien d’étonnant à cela. La population du village ne devait pas dépasser cent◡âmes. Peu de chances, donc, de tomber sur◡une personne en mauvaise santé.

Je lui arrachai quelques◡autres renseignements élémentaires – arracher est le verbe adéquat : il répondait le moins possible. Quand je ne parlais pas, il ne parlait pas non plus. J’appris qu’il◡était marié, qu’il n’avait pas d’enfant et qu’en cas de maladie nous pouvions le consulter. Ce qui me fit dire :

– Quelle◡aubaine de vous◡avoir pour voisin !

Il resta impassible. Je lui trouvais l’air d’un bouddha triste. En tout cas, on ne pouvait pas lui reprocher d’être bavard.

Pendant deux◡heures, immobile dans le fauteuil, il répondit à mes questions anodines. Il mettait du temps à parler, comme s’il lui fallait réfléchir, même quand je l’interrogeais sur le climat.

Il me parut touchant : je ne doutai pas◡un◡instant que cette visite l’ennuyait. Il◡était clair qu’il s’y était senti obligé par◡une conception naïve des convenances. Il semblait attendre désespérément le moment de partir. Je voyais qu’il◡était trop gourd et empêtré pour◡oser prononcer les paroles libératrices : « Je ne vais pas vous déranger plus longtemps », ou : « Je suis content d’avoir fait votre connaissance. »

Au bout de ces deux◡heures pathétiques, il finit par se lever. Je crus lire sur son visage ce message désemparé : « Je ne sais pas quoi dire pour partir sans◡être grossier. »

Attendri, je volai à son secours :

– Comme c’est gentil à vous de nous◡avoir tenu compagnie ! Mais votre femme doit s’inquiéter de votre◡absence.

Il ne répondit rien, enfila son manteau, prit congé et sortit.

Je le regardai s’éloigner en réprimant mon◡envie de rire. Quand◡il fut à distance, je dis à Juliette :

– Pauvre monsieur Bernardin ! Comme sa visite de courtoisie lui a pesé !

– Il n’a pas beaucoup de conversation.

– Quelle chance ! Voici un voisin qui ne nous dérangera pas.

Je serrai ma femme dans mes bras en murmurant :

– Te rends-tu compte à quel point nous sommes seuls, ici ? Te rends-tu compte à quel point nous◡allons être seuls ?

Nous n’avions jamais rien voulu d’autre. C’était◡un bonheur sans nom.

Comme disait le poète cité par Scutenaire : « On n’est jamais assez rien du tout. »

Le lendemain, vers 4◡heures, monsieur Bernardin vint frapper à la porte.

Comme je le faisais entrer, je pensai qu’il◡allait nous◡annoncer la visite de courtoisie de madame Bernardin.

Le docteur prit le même fauteuil que la veille, accepta une tasse de café et se tut.

– Comment◡allez-vous depuis hier ?

– Bien.

– Votre femme nous fera-t-elle, elle◡aussi, l’honneur d’une visite ?

– Non.

– J’espère qu’elle va bien ?

– Oui.

– Forcément. La femme d’un médecin ne peut pas être◡en mauvaise santé, n’est-ce pas ?

– Non.

Je m’interrogeai un◡instant sur ce non, songeant aux règles logiques des réponses aux questions négatives. J’eus la sottise d’enchaîner :

– Si vous◡étiez un Japonais ou un◡ordinateur, je serais forcé de conclure que votre femme est malade.

Silence. Une bouffée de honte m’assaillit.

– Excusez-moi. J’ai été professeur de latin pendant près de quarante◡années et je m’imagine parfois que les gens partagent mes◡obsessions linguistiques.

Silence. Il me sembla que monsieur Bernardin regardait par la fenêtre.

– Il ne neige plus. Heureusement. Vous◡avez vu ce qui est tombé cette nuit ?

– Oui.

– Neige-t-il autant, chaque◡hiver, ici ?

– Non.

– La route est-elle parfois bloquée par la neige ?

– Parfois.

– Le reste-t-elle longtemps ?

– Non.

– Ah. La voirie s’en◡occupe vite ?

– Oui.

– Tant mieux.

Si, à mon◡âge, je me souviens avec◡une telle précision d’une conversation vieille d’un◡an et d’une◡insignifiance pareille, c’est◡à cause de la lenteur des réponses du docteur. À chacune des questions précitées, il mettait un quart de minute avant de réagir.

Après tout, de la part d’un homme qui semblait avoir soixante-dix ans, c’était normal. Je pensai que, dans cinq◡années, je l’aurais peut-être rejoint.

Timide, Juliette vint s’asseoir à côté de monsieur Bernardin. Elle le contemplait avec ce regard que j’ai déjà décrit, fait d’attention respectueuse. Ses◡yeux à lui restaient dans le vague.

– Encore◡une tasse de café, monsieur ? demanda-t-elle.

Il refusa. « Non. » Je fus un rien choqué par l’absence de « merci » et de « madame ». Il◡était clair que les mots « oui » et « non » constituaient l’essentiel de son vocabulaire. Quant◡à moi, je commençais à me demander pourquoi il s’incrustait. Il ne disait rien et n’avait rien◡à dire. Un soupçon s’insinua en ma pensée :

– Êtes-vous bien chauffé, chez vous, monsieur ?

– Oui.

Ma tournure d’esprit expérimentale me poussa néanmoins à prolonger l’examen, histoire d’explorer les limites de son laconisme.

– Vous n’avez pas de feu ouvert, je crois ?

– Non.

– Vous vous chauffez au gaz ?

– Oui.

– Ça ne vous pose pas de problème ?

– Non.

Cela ne s’arrangeait pas. J’essayai une question à laquelle il n’était pas possible de répondre par◡oui ou par non :

– Comment occupez-vous vos journées ?

Silence. Son regard se courrouça. Il plissa les lèvres, comme si je l’avais offensé. Ce mécontentement muet m’impressionna au point de me faire honte.

– Pardonnez-moi, je suis◡indiscret.

L’instant d’après, ce repli me parut ridicule. Ma question n’avait rien de choquant ! C’était lui qui était impoli, en venant nous◡envahir sans avoir rien à nous dire.

Je réfléchis que, même s’il◡avait été bavard, son comportement eût été incorrect. Et eussé-je préféré qu’il m’arrosât d’un flot de paroles ? Difficile à préciser. Mais comme son silence était crispant !

J’imaginai soudain une◡autre possibilité : il◡avait un service à nous demander et n’osait pas. Je lançai diverses suggestions :

– Avez-vous le téléphone ?

– Oui.

– La radio, la télévision ?

– Non.

– Nous non plus. On vit très bien sans, non ?

– Oui.

– Vous◡avez des problèmes de voiture ?

– Non.

– Aimez-vous lire ?

– Non.

Il◡avait au moins le mérite de la franchise. Mais comment pouvait-on vivre dans ce trou perdu sans le goût de la lecture ? J’en fus effrayé. D’autant qu’il◡avait dit, la veille, ne pas avoir de clients au village.

– Un bel◡endroit pour les promenades, ici. Vous vous promenez souvent ?

– Non.

J’examinai sa graisse en pensant que j’aurais dû m’en douter. « Curieux, quand même, qu’un médecin soit si gros ! » me dis-je.

– Vous◡avez une spécialisation ?

J’obtins une réponse d’une longueur record :

– Oui, en cardiologie. Mais j’exerce comme généraliste.

Stupéfaction. Cet◡homme à l’air abruti était cardiologue. Cela supposait des◡études ardues, acharnées. Il y avait donc une◡intelligence dans cette tête.

Fasciné, j’inversai alors tout ce que j’avais cru : mon voisin était un◡esprit supérieur. S’il mettait quinze secondes à trouver des réponses à mes questions simplistes, c’était◡une manière de souligner l’inanité de mes interrogations. S’il ne parlait pas, c’était parce qu’il n’avait pas peur du silence. S’il ne lisait pas, ce devait être pour un motif mallarméen, conforme◡à ce que j’entrevoyais de sa triste chair. Son laconisme et sa prédilection pour les oui et les non en faisaient un disciple de saint Matthieu et de Bernanos. Ses◡yeux qui ne regardaient rien trahissaient son◡insatisfaction existentielle.

Dès lors, tout s’expliquait. S’il vivait ici depuis quarante◡ans, c’était par dégoût du monde. Et s’il venait chez moi pour se taire, c’était pour tenter, à l’approche de la mort, une communication d’un genre nouveau.

Je résolus de me taire aussi.

C’était la première fois de ma vie que je me taisais en tête à tête avec quelqu’un. Pour être plus exact, je l’avais déjà fait avec Juliette : c’était d’ailleurs le mode le plus fréquent de notre échange qui avait eu le temps, depuis nos six◡ans, de dépasser le langage. Mais je ne pouvais pas en espérer autant avec monsieur Bernardin.

Pourtant, au début, j’entrai dans son silence avec confiance. Cela paraissait facile. Il suffisait de ne plus remuer les lèvres, de ne plus chercher la phrase à dire. Hélas, tous les mutismes ne se ressemblent pas : celui de Juliette était un◡univers feutré, riche de promesses et peuplé d’animaux mythologiques, quand celui du docteur crispait dès le vestibule et ne laissait de l’être humain qu’une matière indigente.

J’essayai de tenir encore, comme un plongeur tente de prolonger une◡apnée. C’était un séjour terrible que le silence de notre voisin. Mes mains devenaient moites et ma langue sèche.

Le pire, c’est que notre◡hôte semblait incommodé par ma tentative. Il finit par me regarder d’un air outré, comme pour signifier : « Vous◡êtes bien grossier de ne pas me faire la conversation ! »

Je rendis les◡armes. Mes lèvres pusillanimes se mirent◡en mouvement pour produire du bruit – n’importe quel bruit. À ma grande surprise, ce fut :

– Ma femme se nomme Juliette et moi Émile.

Je n’en revenais pas. Quelle familiarité ridicule ! Je n’avais jamais voulu informer ce monsieur de nos prénoms. Pourquoi diable mon◡appareil phonatoire adoptait-il ce genre de manières ?

Le docteur sembla partager ma réprobation car il ne dit rien, pas même : « Ah. » Il n’y eut pas non plus dans◡ses◡yeux cet◡écho vague dont la traduction est : « J’ai entendu. »

J’eus l’impression que nous venions de nous livrer à une partie de bras de fer et qu’il m’avait écrasé. Son visage affichait l’impassibilité du triomphe.

Et moi, misérable vaincu, je m’enfonçai :

– Quel◡est votre prénom, monsieur ?

Après la quinzaine de secondes rituelle, sa voix toujours atone me répondit :

– Palamède.

– Palamède ? Palamède ! C’est merveilleux ! Ignorez-vous que c’est Palamède qui a inventé le jeu de dés, pendant le siège de Troie ?

Je ne saurai jamais si monsieur Bernardin était au courant car il ne dit rien. Quant◡à moi, j’étais tout à la joie de ce divertissement onomastique.

– Palamède ! Cela sied à votre côté mallarméen : « Un coup de dés jamais n’effacera le hasard ! »

Notre voisin eut l’air de prendre ma remarque de haut. Il se taisait, comme si j’avais dépassé les bornes du grotesque.

– Comprenez-moi : je ris parce que votre prénom est◡inattendu. Mais c’est très joli, Palamède.

Silence.

– Votre père était-il, comme moi, professeur de langues anciennes ?

– Non.

« Non » : c’est tout ce que j’avais le droit d’apprendre au sujet de monsieur Bernardin père. Je commençais à trouver la situation irritante. J’ai toujours◡eu horreur de poser des questions aux gens. Après tout, si j’étais venu m’enterrer dans ce trou perdu, c’était pour ça. Un◡observateur extérieur eût pu donner raison au docteur : d’abord parce que j’étais indiscret, ensuite parce que la sagesse n’est jamais du côté de celui qui parle. Mais cet◡observateur eût ignoré une donnée qui rendait ce tête-à-tête incompréhensible, à savoir que c’était ce monsieur qui s’imposait chez moi.

Je fus à deux doigts de lui demander : « Pourquoi êtes-vous venu me voir ? » La phrase ne sortit pas. Elle me parut trop brusque, elle ne pouvait signifier qu’une◡incitation à partir. C’était ce que je souhaitais, certes. Je n’avais cependant pas le courage de me conduire comme◡un rustre.

Palamède Bernardin, lui, avait ce courage : il restait◡assis, ne regardant rien, l’air abruti et mécontent à la fois. Était-il conscient de la grossièreté de son◡attitude ? Comment le savoir ?

Pendant ce temps, Juliette était restée assise à côté de lui. Elle l’observait, elle semblait le trouver très◡intéressant. Elle◡avait l’air d’un zoologiste qui étudie le comportement d’une bête étrange.

Le contraste entre sa silhouette frêle, aux◡yeux habités, et la masse inerte de notre voisin ne manquait pas de sel. Je ne me sentais pas le droit d’en rire, hélas. Pour la première fois de ma vie, je regrettais ma bonne◡éducation.

Que diable lui dire encore ? Je grattai mon◡esprit à la recherche d’un sujet innocent.

– Allez-vous parfois à la ville ?

– Non.

– Vous trouvez tout ce qu’il vous faut au village ?

– Oui.

– Il n’y a pourtant pas grand-chose à l’épicerie de Mauves.

– Oui.

« Oui. » Oui ? Que voulait dire ce oui ? Un non n’eût-il pas mieux convenu ? Le démon de la linguistique me reprenait quand Juliette intervint :

– Il n’y avait pas de laitue, monsieur. Évidemment, ce n’est pas la saison. Mais c’est difficile de vivre sans laitue. En trouve-t-on au printemps ?

La question semblait dépasser les moyens intellectuels de notre◡hôte. Après◡avoir cru qu’il◡était◡un mage, j’en revins à la première hypothèse : c’était un demeuré. Car, s’il n’avait pas été idiot, il◡eût répondu soit « oui », soit « non », soit « je ne sais pas ».

Il prit à nouveau son◡air incommodé. Pourtant, le propos de ma femme ne pouvait pas être taxé d’indiscrétion. J’intervins avec◡un respect exagéré :

– Voyons, Juliette, pose-t-on des questions ménagères à un◡homme tel que monsieur Bernardin ?

– Monsieur Bernardin ne mange pas de salade ?

– C’est l’affaire de madame Bernardin.

Elle se retourna vers le docteur pour poser cette question dont je me demandai si elle◡était candide ou impertinente :

– Est-ce que madame Bernardin mange de la salade ?

J’étais sur le point d’intervenir quand il dit, après son temps de réflexion habituel :

– Oui.

Le simple fait qu’il◡ait daigné répondre prouvait le bon choix de la question. C’était donc ce genre de choses que l’on pouvait lui demander. Avec la liste des légumes, nous pouvions nous◡en tirer quelque temps.

– Vous mangez des tomates, aussi ?

– Oui.

– Des navets ?

– Oui.

La taxinomie des primeurs était une solution merveilleuse, mais un certain sens de la décence m’empêcha de continuer. Dommage, car cela commençait à m’amuser.

Je me souviens d’avoir pataugé encore longtemps entre les silences et les questions ineptes.

Vers 6◡heures du soir, comme la veille, il se leva pour partir. Je n’y croyais plus. Je ne peux pas dire à quel point ces deux◡heures m’avaient paru interminables. J’étais épuisé comme si je venais de me battre contre le cyclope, pire, contre le contraire du cyclope. En◡effet, ce dernier s’appelait Polyphème, soit « celui qui parle beaucoup ». Affronter un bavard est◡une◡épreuve, certes. Mais que faire de celui qui vous◡envahit pour vous◡imposer son mutisme ?

La veille, quand le voisin était parti, j’avais ri. Ce jour-là, je ne riais plus. Juliette me demanda, comme si j’étais omniscient :

– Pourquoi est-il venu aujourd’hui ?

Pour la rassurer, j’inventai cette réponse difficile à croire :

– Il y a des gens qui considèrent qu’une visite de courtoisie ne suffit pas. Ils◡ en font deux. Nous◡en sommes quittes, maintenant.

– Ah ! Tant mieux. Il prend beaucoup de place, ce monsieur.

Je souris. Pourtant, je redoutais le pire.

Le lendemain matin, je me réveillai nerveux. Je n’osais pas m’en◡avouer le motif. Pour échapper à cette◡anxiété vague, j’élaborai un plan de campagne.

– Aujourd’hui, nous◡allons nous faire un sapin de Noël.

Juliette tombait des nues.

– Mais Noël est passé. Nous sommes◡en janvier.

– Aucune◡importance.

– Nous n’avons jamais◡eu de sapin de Noël !

– Cette année, nous◡en◡aurons un.

Comme◡un général, j’organisai les◡opérations : nous◡irions au village acheter le sapin et les décorations. L’après-midi, nous◡installerions l’arbre dans le salon et le parerions.

Il va de soi que cela m’était◡égal, d’avoir ou non un sapin de Noël. C’était tout ce que j’avais trouvé pour meubler mon◡inquiétude.

Au village, on ne vendait plus aucun sapin. Nous◡achetâmes quelques guirlandes et des boules multicolores, mais◡aussi une hache et une scie. Au retour, j’arrêtai la voiture au milieu de la forêt et, avec la maladresse des néophytes, je coupai un petit sapin. Je l’entreposai dans le coffre que je dus laisser ouvert.

L’après-midi, nous◡eûmes toutes les peines du monde à faire tenir l’arbre debout dans le salon. Je décrétai que l’an prochain, nous le prendrions avec ses racines et le mettrions dans un pot. Ensuite, il fallut répartir sur les branches les décorations qui étaient d’un goût douteux. Ma femme s’amusait beaucoup : elle trouva que le sapin était pimpant comme◡une villageoise sortant de chez le coiffeur. Elle suggéra d’y ajouter quelques bigoudis.

Juliette semblait avoir oublié la menace qui planait sur nos têtes. Mais j’étais◡angoissé et je regardais ma montre à la dérobée.

À 4◡heures pile, on frappa à la porte.

Ma femme murmura :

– Oh non !

À ces deux mots, je compris que mes manœuvres n’avaient pas◡endormi sa crainte.

Résigné, j’ouvris la porte. Notre tortionnaire était seul. Il grommela un « bonjour », me tendit son manteau et, déjà habitué, alla s’asseoir dans son fauteuil au salon. Il◡accepta une tasse de café et ne dit rien.

J’eus la hardiesse de lui demander, à l’instar de la veille, si son◡épouse allait venir – ce que je ne souhaitais pas, mais qui eût au moins donné un motif à cette visite.

L’air incommodé, il sortit l’un des grands mots de son répertoire :

– Non.

Cela commençait à ressembler à un cauchemar. Au moins notre◡activité du jour me procurait-elle un brillant sujet de conversation :

– Vous◡avez vu ? Nous◡avons installé un sapin de Noël.

– Oui.

Je faillis demander : « Il◡est beau, n’est-ce pas ? » mais je tentai une◡expérience scientifique par une question autrement audacieuse :

– Comment le trouvez-vous ?

Là, personne ne pouvait me taxer d’indiscrétion. Je retenais mon souffle. L’enjeu était important : monsieur Bernardin possédait-il les notions du beau et du laid ?

Après son temps de réflexion et un vague regard sur notre◡œuvre d’art, nous◡eûmes droit à une réponse ambiguë, proférée d’une voix vide :

– Bien.

« Bien » : qu’est-ce que cela signifiait dans son lexique intérieur ? Ce mot comportait-il un jugement esthétique, ou était-il d’ordre moral – « il◡est de bon ton d’avoir un sapin de Noël » ? J’insistai :

– Qu’entendez-vous par « bien » ?

Le docteur eut l’air mécontent. Je remarquai qu’il prenait cette◡expression quand mes questions excédaient le champ lexical de ses réponses habituelles. Pour un peu, il eût réussi à me faire honte, comme les deux premiers jours, où j’en◡étais arrivé à croire que mes propos étaient déplacés. Cette fois, je décidai de résister :

– Cela signifie-t-il que vous le trouvez beau ?

– Oui.

Flûte. J’avais◡oublié qu’il ne fallait pas lui laisser l’occasion de placer ses deux mots favoris.

– Et vous, vous◡avez un sapin de Noël ?

– Non.

– Pourquoi ?

Visage courroucé de notre◡hôte. Je pensais : « C’est ça, prends ton air fâché. Il◡est vrai que je te pose une question d’une◡impolitesse rare : pourquoi n’as-tu pas de sapin ? Quel rustre je fais ! Et je ne t’aiderai pas, cette fois-ci. Tu n’as qu’à trouver la réponse tout seul. »

Les secondes passaient, monsieur Bernardin fronçait les sourcils, soit qu’il réfléchît, soit qu’il ruminât sa colère d’avoir à affronter une◡énigme digne de celle du sphinx. Je commençais à me sentir très bien.

Quelle ne fut pas ma stupeur d’entendre Juliette suggérer d’une voix gentille :

– Peut-être que monsieur ne sait pas pourquoi il n’a pas de sapin. Souvent, on ne connaît pas les raisons de ces choses-là.

Je la regardai avec désolation. Elle◡avait tout fait rater.

Tiré d’affaire, notre voisin avait recouvré sa placidité. En l’examinant, je m’aperçus que ce mot ne lui convenait pas. Il n’avait rien de placide : je lui avais accolé ce terme parce qu’il◡est d’usage d’en qualifier les gros. Or, nulle trace de cette douceur et de ce flegme sur le visage de notre tortionnaire. Au fond, sa figure n’exprimait rien d’autre que la tristesse. Mais ce n’était pas la tristesse élégante que l’on prête aux Portugais, c’était une tristesse pesante, imperturbable et sans◡issue, car on la sentait fondue dans sa graisse.

À la réflexion, avais-je déjà vu des gros joyeux ? Je sondai en vain ma mémoire. Il me parut que la réputation de gaieté des◡obèses était infondée : la plupart d’entre eux avaient au contraire le faciès accablé de monsieur Bernardin.

Ce devait être l’un des motifs pour lesquels sa présence était si désagréable. S’il◡avait eu l’air heureux, j’imagine que son mutisme ne m’eût pas tant oppressé. Il y avait quelque chose d’éprouvant dans la stagnation de ce désespoir gras.

Juliette, qui était encore plus frêle que menue, avait le visage gai même quand elle ne souriait pas. Dans le cas de notre hôte, ce devait être le contraire, à supposer qu’il lui arrivât de sourire.

Suite à l’échec du questionnement sur les sapins de Noël et leur raison d’être ou de ne pas être, je ne sais plus ce que j’ai dit. Je me souviens seulement que ce fut long, long et pénible.

Quand il partit enfin, je ne pus croire qu’il fût 6◡heures du soir : je pensais dur comme fer qu’il◡était 9◡heures et je voyais le moment où il◡allait s’imposer à dîner. Il n’était donc resté « que » deux◡heures, à l’instar de la veille et de l’avant-veille.

Avec l’injustice des gens exaspérés, je m’en pris à ma femme :

– Pourquoi es-tu venue à son secours pour le sapin de Noël ? Il fallait le laisser patauger !

– Je suis venue à son secours ?

– Oui ! Tu as répondu à sa place.

– C’est parce que ta question me semblait un peu déplacée.

– Elle l’était ! Raison de plus pour qu’on la lui pose. Ne serait-ce que pour tester le niveau de son◡intelligence.

– Il◡est cardiologue, quand même.

– Il◡a peut-être été intelligent dans◡un passé lointain. Maintenant, il◡est clair qu’il ne lui en reste rien.

– Tu n’as pas plutôt l’impression qu’il◡a un problème ? Il◡a un◡air malheureux et fataliste, ce monsieur.

– Écoute, Juliette, tu es adorable, mais nous ne sommes pas des saint-bernard.

– Tu crois qu’il va revenir demain ?

– Comment veux-tu que je le sache ?

Je me rendis compte que j’élevais la voix. Je passais mes nerfs sur ma femme, comme le dernier des médiocres.

– Excuse-moi. Ce type me met hors de moi.

– S’il revient demain, que fait-on, Émile ?

– Je ne sais pas. Qu’est-ce que tu en penses ?

Je me sentais lâche.

Elle dit avec◡un sourire :

– Peut-être qu’il ne viendra pas demain.

– Peut-être.

Hélas, je n’y croyais plus.

Le lendemain, à 4◡heures de l’après-midi, quelqu’un frappa à la porte. Nous savions de qui il s’agissait.

Monsieur Bernardin se tut. Il◡avait l’air de trouver que notre manque de conversation était le comble de l’impolitesse.

Deux◡heures plus tard, il s’en◡alla.

– Demain, Juliette, à 4◡heures moins 10, nous partirons nous promener.

Elle◡éclata de rire.

Le lendemain, à 3 h 50, nous nous◡en allions à pied. Il neigeait. Nous◡étions ravis, nous nous sentions libres. Jamais promenade ne nous◡avait donné tant de joie.

Ma femme avait dix◡ans. Elle rejetait la tête◡en arrière de manière à avoir le visage face◡au ciel. Elle◡ouvrait grand la bouche et s’appliquait à avaler le plus de flocons possible. Elle prétendait les compter. De temps◡en temps, elle m’annonçait un chiffre invraisemblable :

– Cent cinquante-cinq.

– Menteuse.

Dans la forêt, nos pas faisaient aussi peu de bruit que la neige. Nous ne disions rien, nous redécouvrions que le mutisme équivalait au bonheur.

La nuit ne tarda pas à tomber. À la faveur de la blancheur omniprésente, la clarté surenchérit. Si le silence devait s’incarner en une matière, ce serait dans la neige.

Il◡était 6◡heures quand nous regagnâmes la Maison. Les traces de pas d’un seul◡homme, encore récentes, menaient jusqu’à la porte puis retournaient chez le voisin. Elles nous firent éclater de rire, en particulier celles qui témoignaient d’une longue◡attente bredouille devant l’entrée. Nous◡avions l’impression de pouvoir lire dans ces◡empreintes ; nous◡y distinguions avec précision l’air mécontent de monsieur Bernardin qui avait dû penser que nous◡étions bien mal◡élevés de ne pas◡être là pour l’accueillir.

Juliette était hilare. Elle me parut surexcitée : la conjonction de cette promenade féerique et de la déconvenue du docteur l’avait mise◡en état d’ébriété mentale. Il◡y avait eu si peu de choses dans sa vie qu’elle réagissait à tout avec◡une◡intensité extrême.

La nuit, elle dormit mal. Le lendemain matin, elle toussait. Je m’en voulus : comment avais-je pu la laisser courir nu-tête sous la neige, avaler des centaines de flocons ?

Rien de grave, mais il serait hors de question de se promener ce jour-là.

Je lui apportai de la tisane au lit.

– Va-t-il venir, aujourd’hui ?

Nous ne devions même plus préciser qui était « il ».

– Peut-être notre◡absence d’hier l’aura-t-elle découragé.

– À 4◡heures, les◡autres fois, nous◡avions allumé la lumière du salon. Nous pourrions ne pas l’allumer.

– Hier, nous n’avions pas allumé. Cela ne l’a pas empêché de venir.

– Au fond, Émile, sommes-nous obligés de lui ouvrir ?

Je soupirai, en pensant que la vérité sort toujours de la bouche des◡innocents.

– Tu as posé la bonne question.

– Tu n’as pas répondu.

– La loi ne nous force pas à lui ouvrir la porte. C’est la politesse qui nous◡y contraint.

– Sommes-nous obligés d’être polis ?

Elle touchait à nouveau un point sensible.

– Personne n’est obligé d’être poli.

– Alors ?

– Le problème, Juliette, ne tient pas à notre devoir, mais à notre pouvoir.

– Je ne comprends pas.

– Quand on a soixante-cinq années de politesse derrière soi, est-on capable d’en faire fi ?

– Avons-nous toujours été polis ?

– Le simple fait que tu me poses cette question prouve à quel point nos manières sont enracinées en nous. Nous sommes si polis que notre politesse est devenue inconsciente. On ne lutte pas contre l’inconscient.

– Ne pourrait-on pas essayer ?

– Comment ?

– S’il frappe à la porte et que tu es en haut, il◡est normal que tu ne l’entendes pas. Surtout à ton âge. Ce ne serait même pas grossier.

– Pourquoi serais-je en haut ?

– Parce que je suis alitée, parce que tu restes à mon chevet. De toute façon, cela ne le regarde pas. Il n’y a rien d’impoli à être en haut.

Je sentais qu’elle◡avait raison.

À 4◡heures, j’étais à l’étage, assis dans la chambre auprès de la malade. On frappa à la porte.

– Juliette, je l’entends !

– Il n’en sait rien. Tu pourrais ne pas entendre.

– Je l’entends très bien.

– Tu pourrais être en train de dormir.

– À cette heure-ci ?

– Pourquoi pas ? Je suis malade, tu t’es endormi en me tenant compagnie.

Je commençais à me sentir mal. J’avais la gorge nouée. Ma femme me prit la main comme pour me donner du courage.

– Il va bientôt arrêter.

En quoi elle se trompait. Non seulement il n’arrêtait pas, mais il frappait de plus en plus fort. Il eût fallu que je fusse au cinquième étage pour ne pas l’entendre. Or, la maison ne comptait que deux niveaux.

Les minutes passaient. Monsieur Bernardin en était arrivé à tambouriner sur notre porte comme un dément.

– Il va la casser.

– Il◡est fou. Fou à lier.

Il frappait de plus en plus fort. J’imaginais sa masse énorme s’abattant sur la paroi, qui finirait pas céder. Ne plus avoir de porte, par ce froid, ce serait intenable.

Puis ce fut le comble : il se mit à frapper sans discontinuer, à intervalles de moins d’une seconde. Je n’aurais pas cru qu’il◡avait une telle force. Juliette était devenue livide ; elle lâcha ma main.

Il se passa une chose horrible : à l’instant, je dévalai l’escalier et j’ouvris la porte.

Le tortionnaire avait le visage tuméfié de colère. J’avais si peur que je fus incapable d’articuler un son. Je me dérobai pour le laisser entrer. Il enleva son manteau et alla s’asseoir dans ce fauteuil qu’il tenait pour le sien.

– Je ne vous◡avais pas entendu, finis-je par balbutier.

– Je savais que vous◡étiez là. La neige était vierge.

Il n’avait jamais prononcé tant de mots d’affilée. Ensuite, il se tut, prostré. J’étais terrifié. Ce qu’il venait de proférer prouvait qu’il n’était pas un demeuré. En revanche, son◡attitude était celle d’un fou dangereux.

Une◡éternité plus tard, il dit◡encore◡une phrase :

– Hier, vous◡étiez partis.

Son ton de voix était celui de l’accusation.

– Oui. Nous nous promenions dans la forêt.

Et moi, j’étais en train de me justifier ! Honteux de ma pleutrerie, je m’obligeai à ajouter :

– Vous frappiez si fort…

On n’imagine pas le courage qu’il me fallut pour murmurer ces quelques mots. Mais notre voisin, lui, n’éprouvait pas le besoin de se justifier. Il frappait trop fort ? Eh bien, il◡avait eu raison, puisque cela m’avait fait ouvrir la porte !

Ce ne serait pas ce jour-là que j’aurais assez d’assurance pour me taire.

– Ma femme a pris froid, hier, en promenade. Elle◡est◡alitée, elle tousse◡un peu.

Après tout, il◡était médecin. Il◡allait peut-être enfin se montrer bon à quelque chose. Pourtant, il se taisait.

– Pourriez-vous l’examiner ?

– Elle◡a pris froid, répondit-il agacé, l’air de penser : « Vous n’allez pas me déranger pour ça ! »

– Rien de grave, mais à notre âge…

Il ne daigna plus répondre. Le message était clair : à moins d’une méningite, nous ne devions pas espérer ses soins.

Il se taisait à nouveau. Une bouffée de rage s’empara de moi. Quoi! J’allais devoir consacrer deux heures entières à ce demeuré, qui ne sortait de sa torpeur que quand il s’agissait de casser ma porte – et pendant ce temps-là, ma pauvre femme malade resterait seule dans son lit ! Ah non. Je ne le supporterais pas.

Avec courtoisie, je lui dis :

– Vous voudrez bien m’excuser mais Juliette a besoin de moi. Vous pouvez, à votre gré, vous installer au salon où m’accompagner à l’étage…

N’importe qui eût compris qu’on le congédier. Hélas, monsieur Bernardin n’était pas n’importe qui . Je jure qu’il me demanda, d’un ton suffoqué :

– Vous ne donnez pas une tasse de café ?

Je n’en crus pas mes◡oreilles. Ainsi, cette tasse de café que nous lui avions offert chaque jour par◡amabilité était devenue son dû ! Avec◡une certaine terreur, je me rendis compte que tout ce que nous lui avions accordé, dès la première visite, était devenu son dû : dans son cerveau primaire, une gentillesse proposée une seule fois accéder au statut de loi.

Je n’allais quand même pas le lui servir, son café ! C’eût◡été un comble. Il paraît que les◡Américains disent à leurs◡hôtes : « Help yourself. » Mais n’est pas américain qui veut. D’autre part, je n’aurai pas le culot de de lui refuser quoi que ce fût. Avec le manque d’audace qui me caractérise, je proposais un moyen terme :

– Je n’ai pas le temps de préparer du café. Comme je dois faire bouillir de l’eau pour la tisane de ma femme, j’en profiterai pour vous servir une tasse de thé. Je faillis ajouter : « si vous voulez bien ».

J’eus le courage élémentaire de couper cela.

Quand je lui eut apporté son thé, je montais une◡infusion à Juliette qui, recroquevillée dans son lit, me chuchota :

– Qu’est-ce qu’il◡a ? Pourquoi frappait-il à la porte comme◡une brute ?

Elle◡avait les◡yeux◡agrandis par la peur.
– Je ne sais pas. Mais ne t’inquiète pas, il n’est pas dangereux.

– Tu en es sûr ? Tu as entendu la force avec laquelle il martelait cette pauvre porte ?

– Il n’est pas violent. C’est seulement un grossier personnage.

Je lui racontai que monsieur avait exigé son café. Elle pouffa.

– Et si tu le laissais seul en bas ?

– Je n’ose pas.

– Essaie. Rien que pour voir sa réaction.

– Je n’aimerais pas qu’ils se mettent à fouiller dans nos◡affaires.

– Ce n’est pas son genre.

– Quel◡est son genre ?

– Ecoute, c’est◡un rustre. Tu as le droit d’être rustre avec◡un rustre. Et puis ne descends pas, je t’en prie. J’ai peur quand tu es seul avec lui.

Je souris.
– Tu as moins peur quand tu es là pour me protéger ?

À cet instant, un fracas épouvantable se fit entendre. Puis un◡autre semblable, ensuite un troisième. Le rythme nous confirma ce qui était en train de se passer : l’ennemi montait l’escalier. Les marches avaient l’habitude de nos poids légers, la masse de monsieur Bernardin les faisait hurler.

Juliette et moi, nous nous regardions comme des◡enfants enfermés dans le garde-manger d’un◡ogre. Aucune fuite n’était possible. Les pas lents et lourds se rapprochaient. J’avais laissé la porte ouverte, je ne songeai pas à la fermer : à quoi cette piètre défense eût-elle servi ? Nous étions perdus.

Au moment même, j’étais conscient du ridicule de notre peur : en vérité, nous ne risquons rien de grave. Notre voisin était une plaie, certes, mais◡il ne nous causerait aucun dommage. Cela ne nous empêchait pas d’être terrifiés. Déjà, nous sentions sa présence. Pour jouer le jeu, je pris la main de la malade d’un air méditatif.

Il était là. Il regardait le tableau : le mari soucieux, assis au chevet de sa femme souffrante. Je simulai la surprise :

– Oh ! Vous◡êtes monté ?

Comme si le bruit de l’escalier m’avait permis de l’ignorer !

L’expression de son visage résistait à l’analyse. Il semblait à la fois outré de nos mauvaises manières et suspicieux : Juliette pourrait bien faire semblant d’être malade dans le seul but de manquer à son devoir de courtoisie envers lui.

Elle gémit, avec◡une gratitude comique :

– Ah, docteur, comme c’est gentil à vous ! Mais je crois que c’est◡un simple refroidissement. (P42)

Prononcer correctement le français grâce à la phonétique !