« J’AIME BEAUCOUP CE QUE VOUS FAITES » de Carole Greep (2004)

Comment une fausse manœuvre avec un téléphone portable vous fait découvrir ce que vos meilleurs amis pensent de vous en réalité. Et ceci, juste avant leur arrivée pour un week-end, finalement pas comme les autres, dans votre maison de campagne.

CAROLE (grille des tartines dans le grille-pain) : Je suis contente que Pierre et Marie viennent enfin nous rendre une petite visite, on va passer un week-end sympa…Tiens, fais-moi penser à enlever le répondeur !

Entrée de Charles…

CHARLES : Non, surtout pas !

CAROLE : Ben pourquoi ?

CHARLES : J’attends un coup de fil de mon éditrice… Si elle m’annonce une mauvaise nouvelle, il y aura plus de distance entre mon oreille et sa voix… J’ai l’impression que ça fera moins mal, c’est psychologique…

CAROLE : Mais si c’est une bonne nouvelle ?

CHARLES : Eh bien… Je pourrais te serrer dans mes bras, c’est le kit mains libres !

(Il la serre dans ses bras. Les tartines brûlent, le grille-pain fume, et Carole jette de l’eau dessus.)

CHARLES : La résistance, putain ! La résistance !

CAROLE : Tu ne m’avais pas dit que tu écrivais sur Jean Moulin !

CHARLES : Ah trop drôle ! N’empêche que le grille-pain est mort, lui, et pas en détention !

CAROLE : Ah… et moi qui avais prévu de faire des toasts pour ce soir… Du foie gras sur des toasts… Dommage !

CHARLES : Bon je vais le réparer… Parce qu’en cuisine je compte beaucoup sur ce que tu ne fais pas toi-même ; genre le pain et le foie gras, l’eau, les serviettes en papier, tout ça ….

Charles se met à réparer le grille-pain. Le téléphone sonne, on entend le message : « Bonjour, vous êtes bien chez Carole et Charles, nous ne sommes pas là, peut-être au jardin, merci de laisser un message », puis le BIP. Carole et Charles écoutent au cas où se serait l’éditrice.


Pierre et Marie sont en voiture…

PIERRE : Bon il y a marqué quoi sur la carte, c‘est quoi le nom du village ?

MARIE : (déchiffrant la carte) Mi… che… lin, on vient de passer à Michelin, c’est ça ! On est à Michelin !

PIERRE : Non, on n’est pas à Michelin ! Tu es tout simplement sur la couverture et plus sur la carte ! Et d’ailleurs tu pourras remarquer que c’est tout vert et qu’il y a un bibendum et ça veut pas dire qu‘on passe dans une forêt où vit un géant ! Donne-moi cette carte ! Putain, les
femmes, vous ne savez pas vous projeter en 3D.

MARIE : Parce que, toi, tu sais te projeter dans la troisième dimension peut-être ? Parce que, toi, tu sais te projeter dans la troisième dimension peut-être ! Ah ben ça doit être joli à voir ! Pfff !


Pendant ce début de conversation, Carole et Charles se sont rapprochés du répondeur.

CAROLE : Mais c’est Pierre ! Ça m’est déjà arrivé, il a mal verrouillé son clavier de portable. Il a dû appuyer sur une touche qui recompose le dernier numéro qu’il a fait et voilà ! Il nous a appelés sans savoir, il ne sait pas qu’on entend.

CHARLES : (amusé de la situation, mais un peu gêné, il commente comme un gosse) Délicat… Ah ça c’est fort quand même ! En plus… Aie Aie Aie… Ils s’engueulent… Oh Non ! Ils se sont perdus pour venir… Oh les cons ! Il faut couper ça, ce n’est pas bien, c’est mal. C’est très, très gênant. Drôle. Mais gênant. Mais drôle. Mais gênant…. Mais drôle.

CAROLE : Oh oui, c’est drôle ! Déjà, je pensais que c’était le couple idéal, je vois bien qu’ils s’engueulent comme tout le monde.


Marie et Pierre sont toujours en voiture.

MARIE : Oui et bien je te signale que c’est pas évident ! Parce que c’est tout petit, les chemins sont tout petits, alors …

PIERRE : Évidement que c’est tout petit ! On n’a jamais fait des cartes grandeur nature ! La carte grandeur nature, on est en train de rouler dessus, je te signale. Ça s’appelle la Terre.

MARIE : Oh ça va Monsieur « plus intelligent que tout le monde » !

PIERRE : Bon, en tout cas, on est paumés. Et puis c’est pas possible qu’il n’y ait pas âme qui vive dans ce trou… Remarque, vu comme c’est moche… Et puis c’est pas ici qu’ils ont inventé le beau temps ! Et le plan que Charles nous a fait sur une serviette au resto, il est où ?

MARIE : Je me suis mouchée dedans. Oui, il n’y avait plus de Kleenex… J’ai pas fait attention.

PIERRE : Bon, eh bien, file quand même !

MARIE : Oh non !

PIERRE : Ça fait 5 ans qu’on est ensemble, tu vas pas me la jouer pudique… de la morve, c’est de la morve ! Allez, donne !

MARIE : Jamais plutôt crever ! Je ne me suis pas enquiquinée pendant 5 ans à préserver mon couple en portant des porte-jarretelles tous les jours, en allant aux toilettes rarement et HYPER discrètement, pour que tout foire à cause d’une glaire ! De toute façon, je l’ai jeté… et puis ça ressemble à un acte manqué, car je n’ai pas envie d’y aller. Je n’ai pas envie d’y aller !


La mine de Charles et Carole commence à être moins détendue. Ils sont dépités.


CHARLES : Drôle… mais gênant… Mais VRAIMENT gênant !


PIERRE : Et moi donc ! Tu crois que ça m’enchante de faire ma BA de l’année ? Ça me gave… oui ! Depuis le temps qu’ils nous bassinent avec ça ! Je rate un golf avec Paul !

MARIE : Et moi, je devais me faire décoller les racines, c’est foutu !

PIERRE : Tu les feras décoller un autre jour ! De toute façon, dans ce trou à rats, tu seras toujours la plus belle… Y a pas de mal !

MARIE : Oh Amour, bijou, joujou, hibou, pou…

PIERRE : Non, mais quelle idée d’aller s’enterrer dans un trou pareil, alors qu’on n’est même pas mort !

MARIE : Tu vois, ça ne m’étonne pas ce que tu dis, Carole, elle change je trouve. Elle ne s’habille plus, ne se maquille plus, elle ne vient plus faire les soldes. On a plus beaucoup de sujets de conversation… Elle se néglige tout bonnement !


CAROLE : Négligée ! Mon cul, ouais !


PIERRE : Il fut un temps où vous étiez copines comme cochonnes !

MARIE : Charles était ton meilleur ami… alors… par la force des choses. Et quand on faisait de la danse ensemble, c’était drôle. Tu l’aurais vue ! Un vrai veau ! Aucune grâce… Et puis alors la cuisine ! Hein ! (Ils rient) Non, mais hein !?

PIERRE : Ah ouais !


Charles rigole aussi, mais Carole lui jette un regard noir !


MARIE : Ah tu vois, je rigole trop… Pfff !


CAROLE : Tu vas voir, tu vas pas rire longtemps, toi !


MARIE : Non mais c’est dégueulasse ce qu’elle fait à manger ! Pour une femme, ne pas savoir cuisiner et recevoir à notre époque, moi ça me gêne ! Et puis on a droit au foie gras à chaque fois ! Tout ça parce que c’est pas elle qui le fait…Tu peux être sûr, Noël, pas Noël, on y a droit.

PIERRE : Si elle n’invente pas une recette, on aura de la chance !

MARIE : Du foie gras, je veux bien ! MAIS DU BON !


CHARLES : MAIS arrêtez !


PIERRE : Je te parie que je vais devoir me taper son dernier roman ! Déjà que j’ai pas lu l’autre ! Je me suis endormi dessus ! Très soporifique ! Il est à côté de la plaque… Tiens, son premier roman, je l’ai filé à une copine éditrice, elle ne l’a pas lu non plus… Elle doit l’appeler ce week-end pour lui dire NON.


CHARLES : (les dents serrées) Ah le connard ! Il parle la langue de pute couramment lui ! Il a dû faire langue de pute en deuxième langue !


PIERRE : Il devrait se remettre en question et faire quelque chose de moins prétentieux… Y a bien un truc où il doit être doué, je sais pas moi : le jardinage. Au moins, il pourra rester intègre, puisque monsieur n’accepte aucune commande, seulement l‘intégrité ça nourrit pas
son homme…

MARIE : C’est vrai, nos chemins divergent, on ne se comprend plus : ils rament et nous on gagne bien notre vie, ça crée un fossé… On ne voit plus les choses de la même façon, hein… les vacances, nous, c’est Club Med, et eux, Guide du routard…

PIERRE : Enfin bon, on va pas en rajouter non plus, on est tout près… On y va, tant pis un week-end de foutu… C’est qu’un mauvais moment à passer… C’est là qu’on tourne ?

MARIE : Euh… oui… presque sûre.

PIERRE : Presque sûre, mais ça veut rien dire! Bon, je tourne ! Au fait, tu sais qu’ils n’ont toujours pas de voiture ? Ils roulent à moto ! Easy Rider ! Ils sont restés coincés à Woodstock. Ils fument un « pét… » de temps en temps… des bobos sans les pépettes…

MARIE : On a oublié d’acheter un cadeau !

PIERRE : T’inquiète, dans le coffre j’ai une caisse de Dom Pérignon qu’un client m‘ a offert, je leur donnerai une bouteille…

MARIE : Ah toi alors, t’es merveilleux ! Dis, t’as pas un peu forcé sur les UV, t’as les pores tous dilatés, mon chéri !


Carole s’est levée, livide, elle coupe le répondeur, Charles prend le téléphone et raccroche plusieurs fois en colère…

CAROLE : Tu permets, je vais vomir !

CHARLES : Ouais, ouais , ouais… OUAIS ! Eh bien, ouais ouais… Ça fait juste l’effet d’une bonne baie vitrée qui s‘écoule sur ma gueule… Ouais, ouais, ouais… Putain je suis dégoûté quoi !

CAROLE : Je suis dégoûtée…
CHARLES : Non, c’est tout simplement immonde, je je …
CAROLE : Putain, ça fait mal, les putes !
CHARLES : Alors ça, c’est formidable, ils sont d’une banalité finalement… Parce que tous les couples du monde entier, c’est systématique : dès qu’ils montent dans leur voiture, ils disent du mal des gens… C’est en option : ABS, double Airbag GPS et langue de pute en série !

CAROLE : Fais-moi penser de ne jamais acheter de voiture, ça rend con !

CHARLES : Bon, appelle-les tout de suite, ces enfoirés, on annule !

CAROLE : Ah non alors !

CHARLES : Attends, nos meilleurs amis nous détestent et toi tu veux les accueillir avec un collier de fleurs autour du cou en jouant du « youkoulélé » ? Ces connards !

CAROLE : Non, mais on va pas passer à côté d’une si belle partie de rigolade… Ils ne savent pas qu’on sait… On va voir à quel point ils sont faux-culs ! Ça va être rigolo !

CHARLES : Rigolo, rigolo… je ne suis pas sûr qu’on ait le même sens du rigolo.

CAROLE : On pourra juger de leur capacité de comédiens…

CHARLES : Euh, toi t’es perverse ! Je ne saurai pas jouer la comédie, moi !

CAROLE : Écoute, on a le choix entre un week-end de rigolade ou un week-end de déprime.

CHARLES : Oui, ça peut être drôle, mais dangereux… Mais drôle, mais dangereux.

CAROLE : Mais DRÔLE !

(On entend la sonnerie de la porte.)


CHARLES : Merde, merde, merde, merde, les voilà déjà. Bon, allez, j’ouvre. Alors ! Vous vous êtes perdus ou quoi ?

PIERRE : Non ! Non ! Tu penses avec le plan que tu nous avais fait , c’étaient les doigts dans le nez ! Les doigts dans le nez, hein, Marie ?

CHARLES : Ah, elle est bonne celle-là ! Les doigts dans le nez !

Regard assassin de Marie

MARIE : Carole, t’es superbe !

PIERRE ET MARIE : (super faux culs) Mais qu’est-ce qu’on est contents de vous voir !

CAROLE ET CHARLES : Et nous donc ! On va bien s’amuser…

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