Extrait de Novembre

Novembre est un roman écrit par Gustave Flaubert au cours des années 1841-1842. Le texte est empreint de romantisme : exaltation de soi, aspiration à l’infini, sentiment de la solitude et de la mort, amour impossible.

J’aime l’automne, cette triste saison va bien aux souvenirs. Quand les◡arbres n’ont plus de feuilles, quand le ciel conserve encore◡au crépuscule la teinte rousse qui dore l’herbe fanée, il◡est doux de regarder s’éteindre tout ce qui naguère brûlait encore◡en vous.




Je viens de rentrer de ma promenade dans les prairies vides, au bord des fossés froids où les saules se mirent ; le vent faisait siffler leurs branches dépouillées, quelquefois il se taisait, et puis recommençait tout◡à coup ; alors les petites feuilles qui restent◡attachées aux broussailles tremblaient de nouveau, l’herbe frissonnait en se penchant sur terre, tout semblait devenir plus pâle et plus glacé ; à l’horizon le disque du soleil se perdait dans la couleur blanche du ciel, et le pénétrait alentour d’un peu de vie expirante. J’avais froid et presque peur.



       Je me suis mis◡à l’abri derrière◡un monticule de gazon, le vent avait cessé. Je ne sais pourquoi, comme j’étais là, assis par terre, ne pensant à rien et regardant au loin la fumée qui sortait des chaumes, ma vie entière s’est placée devant moi comme◡un fantôme, et l’amer parfum des jours qui ne sont plus m’est revenu avec l’odeur de l’herbe séchée et des bois morts ; mes pauvres◡années ont repassé devant moi, comme◡emportées par l’hiver dans◡une tourmente lamentable ; quelque chose de terrible les roulait dans mon souvenir, avec plus de furie que la brise ne faisait courir les feuilles dans les sentiers paisibles ; une◡ironie étrange les frôlait et les retournait pour mon spectacle, et puis toutes s’envolaient ensemble et se perdaient dans◡un ciel morne.



        Elle◡est triste, la saison où nous sommes : on dirait que la vie va s’en◡aller avec le soleil, le frisson vous court dans le cœur comme sur la peau, tous les bruits s’éteignent, les◡horizons pâlissent, tout va dormir ou mourir. Je voyais tantôt les vaches rentrer, elles beuglaient en se tournant vers le couchant, le petit garçon qui les chassait devant lui avec◡une ronce grelottait sous ses◡habits de toile, elles glissaient sur la boue en redescendant la côte, et écrasaient quelques pommes restées dans l’herbe. Le soleil jetait un dernier◡adieu derrière les collines confondues, les lumières des maisons s’allumaient dans la vallée, et la lune, l’astre de la rosée, l’astre des pleurs, commençait à se découvrir dans les nuages et à montrer sa pâle figure.



        J’ai savouré longuement ma vie perdue ; je me suis dit avec joie que ma jeunesse était passée, car c’est◡une joie de sentir le froid vous venir◡au cœur, et de pouvoir dire, le tâtant de la main comme◡un foyer qui fume◡encore : il ne brûle plus. J’ai repassé lentement dans toutes les choses de ma vie, idées, passions, jours d’emportement, jours de deuil, battements d’espoir, déchirements d’angoisse. J’ai tout revu, comme◡un◡homme qui visite les catacombes et qui regarde lentement, des deux côtés, des morts rangés après des morts. A compter les◡années cependant, il n’y◡a pas longtemps que je suis né, mais j’ai à moi des souvenirs nombreux dont je me sens accablé, comme le sont les vieillards de tous les jours qu’ils◡ont vécus ; il me semble quelquefois que j’ai duré pendant des siècles et que mon◡être renferme les débris de mille existences passées. Pourquoi cela ? Ai-je◡aimé ? ai-je haï ? ai-je cherché quelque chose ? j’en doute◡encore ; j’ai vécu en dehors de tout mouvement, de toute◡action, sans me remuer, ni pour la gloire, ni pour le plaisir, ni pour la science, ni pour l’argent.


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