Stupeur et tremblements

Stupeur et Tremblements est un roman autobiographique écrit par Amélie Nothomb et publié en 1999 chez Albin Michel. Il est récompensé par le grand prix du roman de l’Académie française la même année.

Amélie, originaire de Belgique qui a vécu sa petite enfance au Japon, a toujours admiré le raffinement et l’art de vivre du pays. À l’âge adulte, elle y retourne pour un contrat d’interprète au sein de la prestigieuse compagnie Yumimoto, afin d’y travailler et d’y vivre comme◡une Japonaise en tant qu’employée. (Source Wikipedia)

« Fubuki, elle, n’était ni Diable ni Dieu : c’était◡une Japonaise.

Toutes les Nippones ne sont pas belles. Mais quand l’une d’entre◡elles se met◡à être belle, les◡autres n’ont qu’à bien se tenir. Toute beauté est poignante, mais la beauté japonaise est plus poignante◡encore. D’abord parce que ce teint de lys, ces◡yeux suaves, ce nez aux◡ailes inimitables, ces lèvres aux contours si dessinés, cette douceur compliquée des traits ont déjà de quoi éclipser les visages les plus réussis. Ensuite parce que ses manières la stylisent et font d’elle une◡œuvre d’art inaccessible à l’entendement. Enfin et surtout parce qu’une beauté qui a résisté à tant de corsets physiques et mentaux, à tant de contraintes, d’écrasements, d’interdits absurdes, de dogmes, d’asphyxie, de désolations, de sadisme, de conspiration du silence et d’humiliations ― une telle beauté, donc, est◡un miracle d’héroïsme.

Fubuki, elle, n’était […] miracle d’héroïsme.

Non que la Nippone soit◡une victime, loin de là. Parmi les femmes de la planète, elle n’est vraiment pas la plus mal lotie. Son pouvoir est considérable : je suis bien placée pour le savoir. Non : s’il faut◡admirer la Japonaise ― et il le faut ! ―, c’est parce qu’elle ne se suicide pas. On conspire contre son◡idéal depuis sa plus tendre◡enfance. On lui coule du plâtre◡à l’intérieur du cerveau : « Si à vingt-cinq◡ans tu n’es pas mariée, tu auras de bonnes raisons d’avoir honte », « si tu ris, tu ne seras pas distinguée », « si ton visage exprime◡un sentiment, tu es vulgaire », « si tu mentionnes l’existence d’un poil sur ton corps, tu es immonde », « si un garçon t’embrasse sur la joue en public, tu es une putain », « si tu manges avec plaisir, tu es une truie », « si tu éprouves du plaisir à dormir, tu es une vache », etc. Ces préceptes seraient◡anecdotiques s’ils ne s’en prenaient pas◡à l’esprit.

Non que la Nippone soit une victime […] à l’esprit.

Car, en fin de compte, ce qui est◡asséné à la Nippone à travers ces dogmes incongrus, c’est qu’il ne faut rien◡espérer de beau. N’espère pas jouir, car ton plaisir t’anéantirait. N’espère pas être◡amoureuse, car tu n’en vaux pas la peine : ceux qui t’aimeraient, t’aimeraient pour tes mirages, jamais pour ta vérité. N’espère pas que la vie t’apporte quoi que ce soit, car chaque année qui passera t’enlèvera quelque chose. N’espère pas même◡une chose aussi simple que le calme, car tu n’as aucune raison d’être tranquille.

Car, en fin de compte […] tranquille.

Espère travailler. Il y a peu de chances, vu ton sexe, que tu t’élèves beaucoup, mais espère servir ton◡entreprise. Travailler te fera gagner de l’argent, dont tu ne retireras aucune joie mais dont tu pourras éventuellement te prévaloir, par◡exemple en cas de mariage ― car tu ne seras pas◡assez sotte pour supposer que l’on puisse vouloir de toi pour ta valeur intrinsèque.

Espère travailler […] intrinsèque.

À part cela, tu peux espérer vivre vieille, ce qui n’a pourtant aucun◡intérêt, et ne pas connaître le déshonneur, ce qui est◡une fin en soi. Là s’arrête la liste de tes◡espoirs licites.

A part cela […] licites.

Ici commence l’interminable théorie de tes devoirs stériles. Tu devras être◡irréprochable pour cette seule raison que c’est la moindre des choses. Être◡irréprochable ne te rapportera rien d’autre que d’être◡irréprochable, ce qui n’est ni une fierté ni encore moins une volupté.

ici commence l’interminable théorie […] volupté.

Je ne pourrai jamais énumérer tous tes devoirs, car◡il n’y a pas◡une minute de ta vie qui ne soit régentée par l’un d’entre◡eux. Par◡exemple, même quand tu seras isolée aux toilettes pour l’humble besoin de soulager ta vessie, tu auras l’obligation à veiller à ce que personne ne puisse◡entendre la chansonnette de ton ruisseau : tu devras donc tirer la chasse sans trêve. Je cite ce cas pour que tu comprennes ceci : si même des domaines aussi intimes et insignifiants de ton◡existence sont soumis à un commandement, songe, à fortiori, à l’ampleur des contraintes qui pèseront sur les moments◡essentiels de ta vie.

Je ne pourrai […] de ta vie.

Tu as faim ? Mange◡à peine, car tu dois rester mince, non pour le plaisir de voir les gens se retourner sur ta silhouette dans la rue ― ils ne le feront pas ―, mais parce qu’il◡est honteux d’avoir des rondeurs. Tu as pour devoir d’être belle. Si tu y parviens, ta beauté ne te vaudra aucune volupté. Les◡uniques compliments que tu recevrais émaneraient d’Occidentaux, et nous savons combien ils sont dénués de bon goût. Si tu admires ta propre joliesse dans le miroir, que ce soit dans la peur : car ta beauté ne t’apportera rien d’autre que la terreur de la perdre. Si tu es une belle fille, tu ne seras pas grand chose ; si tu n’es pas◡une belle fille, tu seras moins que rien.

Tu as faim ? […] moins que rien.

Tu as pour devoir de te marier, de préférence avant tes vingt-cinq◡ans qui seront ta date de péremption. Ton mari ne te donnera pas d’amour, sauf si c’est◡un demeuré, et il n’y a pas de bonheur à être◡aimé d’un demeuré. De toute façon, qu’il t’aime◡ou non, tu ne le verras pas. À deux◡heures du matin, un◡homme épuisé et souvent ivre te rejoindra pour s’effondrer sur le lit conjugal, qu’il quittera à six◡heures sans t’avoir dit un mot. Tu as pour devoir d’avoir des◡enfants que tu traiteras comme des divinités jusqu’à leurs trois◡ans, âge où, d’un coup sec, tu les expulseras du paradis pour les◡inscrire au service militaire, qui durera de trois à dix-huit◡ans, puis, de vingt-cinq◡ans à leur mort. Tu es obligée de mettre◡au monde des◡êtres qui seront d’autant plus malheureux que les trois premières◡années de leur vie leur◡auront inculqué la notion du bonheur.

Tu as pour devoir […] bonheur.

Tu trouves ça horrible ? Tu n’es pas la première à le penser. Tes semblables le pensent depuis 1960. Tu vois bien que cela n’a servi à rien. Nombre d’entre◡elles se sont révoltées et tu te révolteras peut-être pendant la seule période libre de ta vie, entre dix-huit et vingt-cinq◡ans. Mais à vingt-cinq◡ans, tu t’apercevras soudain que tu n’es pas mariée et tu auras honte. Tu quitteras ta tenue excentrique pour◡un tailleur propret, des collants blancs et des◡escarpins grotesques, tu soumettras ta splendide chevelure lisse à un brushing désolant et tu seras soulagée si quelqu’un ― mari ou employeur ― veut de toi. Pour le cas très◡improbable où tu ferais un mariage d’amour, tu serais encore plus malheureuse, car tu verrais ton mari souffrir. Mieux vaut que tu ne l’aimes pas : cela te permettra d’être◡indifférente au naufrage de ses◡idéaux, car ton mari en◡a encore, lui. Par◡exemple, on lui a laissé espérer qu’il serait◡aimé d’une femme. Il verra vite, pourtant, que tu ne l’aimes pas. Comment pourrais-tu aimer quelqu’un avec le plâtre qui t’immobilise le cœur ? On t’a imposé trop de calculs pour que tu puisses aimer. Si tu aimes quelqu’un, c’est qu’on t’a mal◡éduqué. Les premiers jours de tes noces, tu simuleras toutes sortes de choses. Il faut reconnaître qu’aucune femme ne simule avec ton talent.

Tu trouves […] avec ton talent.

Ton devoir est de te sacrifier pour◡autrui. Cependant, n’imagine pas que ton sacrifice rendra heureux ceux auxquels tu le dédieras. Cela leur permettra de ne pas rougir de toi. Tu n’as aucune chance d’être◡heureuse ni de rendre◡heureux. Et si par◡extraordinaire ton destin échappait à l’une de ces prescriptions, n’en déduis surtout pas que tu as triomphé : déduis-en que tu te trompes. D’ailleurs, tu t’en rendras compte très vite, car l’illusion de ta victoire ne peut◡être que provisoire. Et ne jouis pas de l’instant : laisse cette◡erreur de calcul aux◡Occidentaux. L’instant n’est rien, ta vie n’est rien. Aucune durée ne compte qui soit◡inférieure à dix mille◡ans.

Ton devoir […] dix mille ans.

Si cela peut te consoler, personne ne te considère comme moins◡intelligente que l’homme. Tu es brillante, cela saute aux◡yeux de tous, y compris de ceux qui te traitent si bassement. Pourtant, à y réfléchir, trouves-tu cela si consolant ? Au moins, si l’on te pensait inférieure, ton◡enfer serait◡explicable et tu pourrais en sortir en démontrant, conformément aux préceptes de la logique, l’excellence de ton cerveau. Or, on te sait égale, voire supérieure : ta géhenne est donc absurde, ce qui signifie qu’il n’y a pas d’itinéraire pour la quitter.

Si cela peut […] pour l.a quitter.

Si : il◡y◡en◡a un. Un seul mais auquel tu as pleinement droit, sauf si tu as commis la sottise de te convertir au christianisme : tu as le droit de te suicider. Au Japon, nous savons que c’est◡un◡acte de grand◡honneur. N’imagine surtout pas que l’au-delà est l’un de ces paradis joviaux décrits par les sympathiques◡Occidentaux. De l’autre côté, il n’y a rien de si formidable. En compensation, pense◡à ce qui en vaut la peine : ta réputation posthume. Si tu te suicides, elle sera éclatante et fera la fierté de tes proches. Tu auras une place de choix dans le caveau familial : c’est là le plus haut◡espoir qu’un◡humain puisse nourrir.

Si : il y en a un […] nourrir.

Certes, tu peux ne pas te suicider. Mais alors, tôt◡ou tard, tu ne tiendras plus et tu verseras dans◡un déshonneur quelconque : tu prendras un◡amant, ou tu t’adonneras à la goinfrerie, ou tu deviendras paresseuse ― va t’en savoir. Nous◡avons◡observé que les◡humains en général, et les femmes en particulier, ont du mal◡à vivre longtemps sans sombrer dans l’un de ces travers liés au plaisir charnel. Si nous nous méfions de ce dernier, ce n’est pas par puritanisme : loin de nous cette◡obsession américaine. En vérité, il vaut mieux éviter la volupté parce qu’elle fait transpirer. Il n’y a pas plus honteux que la sueur. Si tu manges à grandes bouchées ton bol de nouilles brûlantes, si tu te livres à la rage du sexe, si tu passes ton◡hiver à somnoler près du poêle, tu sueras. Et plus personne ne doutera de ta vulgarité.

Certes […] vulgarité.

Entre le suicide et la transpiration, n’hésite pas. Verser son sang est◡aussi admirable que verser sa sueur est◡innommable. Si tu te donnes la mort, tu ne transpireras plus jamais et ton◡angoisse sera finie pour l’éternité. Je ne pense pas que le sort des Japonais soit beaucoup plus◡enviable. Dans les faits, je pense même le contraire. La Nippone, elle, a au moins la possibilité de quitter l’enfer de l’entreprise en se mariant. Et ne pas travailler dans◡une compagnie japonaise me paraît une fin en soi.

Entre le suicide […] une fin en soi.

Mais le Nippon, lui, n’est pas◡un◡asphyxié. On n’a pas détruit de lui, dès son plus jeune◡âge, toute trace d’idéal. Il possède l’un des droits◡humains les plus fondamentaux : celui de rêver, d’espérer. Et il ne s’en prive pas. Il◡imagine des mondes chimériques où il◡est maître et libre. La Japonaise n’a pas ce recours, si elle◡est bien◡éduquée ― et c’est le cas de la majorité d’entre◡elles. On l’a pour◡ainsi dire amputée de cette faculté essentielle. C’est pourquoi je proclame ma profonde◡admiration pour toute Nippone qui ne s’est pas suicidée. De sa part, rester en vie est un◡acte de résistance d’un courage aussi désintéressé que sublime. »

Mais le Nippon […] que sublime.

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