Amélie Nothomb

Couverture du livre « Soif »

« J’ai toujours su que l’on me condamnerait à mort. L’avantage de cette certitude, c’est que je peux accorder monattention à ce qui le mérite : les détails.

Je pensais que mon procès seraitune parodie de justice. Il l’a été eneffet, mais pas comme je l’avais cru. À la place de la formalité viteexpédiée que j’avaisimaginée, j’ai eu droit au grand jeu. Le procureur n’a rien laissé au hasard.

Les témoins à charge ont défilé lesuns après lesautres. Je n’enai pas cru mesyeux quand j’ai vu arriver les mariés de Cana, mes premiers miraculés.

– Cethomme a le pouvoir de changer l’eau en vin, a déclaré l’époux avec sérieux. Néanmoins, ila attendu la fin des noces pourexercer son don. Ila pris plaisir à notreangoisse et à notrehumiliation, alors qu’ilaurait pu si facilement nouséviter l’uneet l’autre. À cause de lui, ona servi le meilleur vin après le moyen. Nousavonsété la risée du village.

J’ai regardé calmement monaccusateur dans lesyeux. Ila soutenu mon regard, sûr de son bon droit.

L’officier royal est venu décrire la mauvaise volonté avec laquelle j’avais guéri son fils.

– Comment se porte votreenfant à présent ? n’a pu s’empêcher de demander mon◡avocat, le commis d’office le moinsefficace que l’on puisse concevoir.

– Très bien. Le grand mérite ! Avec sa magie, il lui suffit d’un mot.

Les trente-sept miraculés ont déballé leur linge sale. Celui qui m’a le plusamusé, c’est l’ex-possédé de Capharnaüm [kafarnaɔm] :

– Ma vie est devenue d’une platitude depuis l’exorcisme !

L’ancienaveugle s’est plaint de la laideur du monde, l’ancien lépreux a déclaré que plus personne ne lui octroyait l’aumône, le syndicat des pêcheurs de Tibériade m’a accusé d’avoir favorisé uneéquipe à l’exclusion desautres, Lazare a raconté combien ilétaitodieux de vivre avecune odeur de cadavre qui vous collait à la peau.

À l’évidence, il n’a pas fallu les soudoyer, ni même lesencourager. Ils sont tous venus témoigner contre moi de leur plein gré. Plus d’un a dit combien cela le soulageait de pouvoir enfin vider son sac en présence du coupable.

En présence du coupable.

Je suis◡un faux calme. Il m’a fallu beaucoup d’efforts pour◡écouter ces litanies sans réagir. À chaque fois, j’ai regardé le témoin dans les◡yeux sans◡autre◡expression qu’une douceur étonnée. À chaque fois, on◡a soutenu mon regard avec morgue, on m’a défié, on m’a toisé.