Extrait de l’Amant

Ilétaità l’arrière de la grandeautomobile noire qui est stationnée le long du mur d’unentrepôt du port. Habillé comme toujours. Dans le costume de tussor grège. Dans la pose du sommeil. Toujours cette même foule sur les quais au départ des paquebots de ligne. Leshélices se mettentà tourner. Elles broient, brassent leseaux du fleuve. Ona peur. Toujours à ce moment-là ona peur. De tout. De ne plus revoir jamais cette terre ingrate. Et ce ciel de mousson, de l’oublier. Ila dû bouger sur la banquettearrière, vers la gauche, pour gagner quelques secondes et me voirencoreune fois pour le reste de sa vie. Le vacarme immobile des machines grandit, devient assourdissant. Je ne le regarde pas. Quand j’ouvre lesyeux pour le voirencore, il n’est plus là. Il n’est nulle part. Ilest parti. Je ferme lesyeux. Dans le noir, lesyeux fermés, je retrouve l’odeur de la soie, du tussor de soie, de la peau, du thé, de l’opium, l’idée de l’odeur. Ilavait dû disparaître très vite après que la ligne du quai avaitété franchie par un paquebot. Et puis, pour toute la durée de ma vie, à cetteheure-là du jour, la direction du soleil s’était◡inversée. Desannées après la Guerre, la faim, la mort, les corps, les mariages, les séparations, les divorces, les livres, la politique, le communisme, ilavait téléphoné. « C’est moi. » Dès la voix, je l’avais reconnu. « C’est moi. » « Je voulais seulement entendre votre voix ». C’estalors que j’avais reconnu l’accent de la Chine du Nord. Ilavait dit que notrehistoire était restée commeavant, qu’il m’aimaitencore, qu’il ne pourrait jamais cesser de m’aimer, qu’il m’aimerait jusqu’à la mort.