Les Vrilles de la vigne

Les Vrilles de la vigne rassemble vingt courtes nouvelles d’origine biographique dans lesquelles l’auteur exprime son goût pour la nature et la nostalgie du village de son enfance.

Extrait du livre Les Vrilles de la vigne (1908)

« Beau temps. On◡a mis tous les◡enfants à cuire ensemble sur la plage. Les◡uns rôtissent sur le sable sec, les◡autres mijotent au bain-marie dans les flaques chaudes. La jeune maman, sous l’ombrelle de toile rayée, oublie délicieusement ses deux gosses et s’enivre, les joues chaudes, d’un roman mystérieux, habillé comme◡elle de toile écrue…

– Maman !…

– …

– Maman, dis donc, maman !…

Son gros petit garçon, patient et têtu, attend, la pelle aux doigts, les joues sablées comme◡un gâteau…

– Maman, dis donc, maman… Les◡yeux de la liseuse se lèvent enfin, hallucinés, et elle jette dans◡un petit aboiement excédé :

– Quoi ?

– Maman, Jeannine est noyée, répète le bon gros petit garçon têtu. Le livre vole, le pliant tombe…

– Qu’est-ce que tu dis, petit malheureux ? Ta sœur est noyée ?

– Oui. Elle◡était là, tout◡à l’heure, elle n’y est plus. Alors je pense qu’elle s’est noyée. La jeune maman tourbillonne comme◡une mouette et va crier… quand◡elle◡aperçoit la « noyée » au fond d’une cuve de sable, où elle fouit(1) comme◡un ratier…

– Jojo ! Tu n’as pas honte d’inventer des◡histoires pareilles pour m’empêcher de lire ? Tu n’auras pas de chou à la crème à quatre◡heures ! Le bon gros écarquille des◡yeux candides(2).

– Mais c’est pas pour te taquiner, maman ! Jeannine était plus là, alors je croyais qu’elle◡était noyée.

– Seigneur ! Il le croyait !!! Et c’est tout ce que ça te faisait ? Consternée, les mains jointes, elle contemple son gros petit garçon, par-dessus l’abîme qui sépare une grande personne civilisée d’un petit◡enfant sauvage… »

Colette, « En baie de Somme », Les Vrilles de la vigne, 1908

(1) creuser

(2) innocents, naïfs