Enchaînements et liaisons (Partie 2)

  1. Les consonnes finales peuvent passer dans la syllabe qui suit. On parle alors d’enchaînement ou de liaison.

Ce soir, vous◡irez boire◡un verre◡ensemble. [sə-swar-vu-zi-re-bwa-rœ̃-vεr-rɑ̃sɑ̃bl]

L’enchaînement est le passage, dans la première syllabe du mot suivant, d’une consonne finale toujours prononcée.

Avec (on prononce le -c) Avecelle / Aveceux

Pour (on prononce le -r) Pourelle / Poureux

La liaison est le passage, dans la première syllabe du mot suivant, d’une consonne muette, donc jamais prononcée.

Sans (on ne prononce pas le -s) Sanselle / Sanseux
Moins (on ne prononce pas le -s) De moinsen moins
Chez (on ne prononce pas le -z) Chez
elle / Chezeux
Mais (on ne prononce pas le -s) Maisil se mità rire

Voir la leçon sur les liaisons particulières

Une même phrase peut être prononcée avec ou sans liaison (dans un français plus familier). Elle peuty aller à pied/ Elle peut y aller à pied.
Mes parents sont
arrivés hier. / Mes parents sont arrivés hier.

Les consonnes de liaison les plus fréquentes

La liaison en -z concerne les lettres s, x et z : Vousavez de la chance. J’ai dixans. Retournez-y dès que possible.
L’enchainement se fera en -s avec les consonnes s, x : C’est une grossearaignée. Nous sommes sixà table.

La liaison en -t concerne les lettres t et d : Petità petit. Il est huitheures. C’est un grandespace. Un pied-à-terre.
L’enchainement se fera en -d avec la consonne d : Une grandeamitié.

Les liaisons sont obligatoires, interdites ou facultatives.

Les liaisons sont obligatoires dans les cas suivants :

Pronom sujet + verbe (Nous◡irons, vous◡êtes, elle◡arrive…)
Verbe + pronom sujet (Entend-on ? Sait-elle ? Connaît-il ?)
Complément + verbe (On◡en◡a assez…)
Complément + pronom (Je vous◡en prie, tu nous◡en offriras, je vous◡y conduis…)
Déterminant + nom (Sonanimal, uneffort, nosenvies, quelquesidées, toninstinct…)
Adjectif + nom (De gros◡ennuis, un grand◡arbre, un petit◡enfant…)
Adverbe monosyllabique + adjectif (Très◡utile, plus◡avancé, moins◡élancé, mieux◡informé, bien◡arrivé, trop◡évasif…)
Préposition monosyllabique + groupe nominal (Dansune seconde, chezun voisin, sousun dossier, avecuneamie…)
Quand + pronom sujet (Quandonaime, quandil chante, quandelle danse…)
Dont + pronom sujet ( ce donton parle, dont il faut…)

Les liaisons sont interdites dans les cas suivants :

Après « Et » (Et#ils répètent en chœur)
Mot interrogatif + verbe (Quand#arrive-t-elle ? Comment#as-tu fait ? Combien#en as-tu ?)
Exceptions : Comment◡allez-vous, quand est-ce que …)
Devant un -h aspiré (Les#héros, un#hibou, en#haut, le#Honduras, un#Hongrois…)
Déterminant + huit, onze (Les#huit assiettes, les#onze joueurs…)
Nom au singulier + adjectif (unanimal#agressif, une maison#accueillante…)
Exception : un◡accent◡aigu
Prénom ou groupe nominal sujet + verbe (Louis#a ri, le train#arrive, ma grande sœur#estarrivée…)
Pronom non monosyllabique + verbe (Certains#ont cru, plusieurs#aiment, quelqu’un#a…)
Verbe et sujet inversé + groupe verbal (Peut-on#interdire, sais-tu#écrire, vont-elles#accepter…)

Les liaisons autorisées, facultatives

Nom au pluriel + adjectif (Les livres illustrés, certains regards amusés, des yeux écartés, des figures étonnées…)
Verbe + verbe (Elleest arrivée, ilest entré, ilétait une fois, nousallions oublier…)
Verbe + complément / adverbe (il◡est encore en retard, elle sourit aux clients, elles dorment encore…)
Après Mais (Mais il continue, mais on préfère…)
Après un adverbe non monosyllabique (assez abordable, extrêmement important, entièrement aménageable…)
Après une préposition non monosyllabique (depuis un siècle, avant un orage, depuis un an, devant elle, durant une année, pendant uneheure…)
Après pas/plus/rien (Rien à faire, pas assez, plus ou moins…)

Écoutez la différence entre enchaînement et la liaison

Les enfants dorment encore / Les enfants dormentencore
Ils rêvent ensemble / Ils rêventensemble

Alternance phonétique [ə] et [ε]

L’alternance phonétique [ə] et [ε] se remarque dans la conjugaison de certains verbes français.

Conjugaison des verbes
Acheter [aʃte]
J’achète [ʒaʃεt]
Tu achètes [ty.aʃεt]
Il/elle◡achète [il/εlaʃεt]
Nous◡achetons [nu.zaʃtɔ̃]
Vous◡achetez [vu.zaʃte]
Ils/elles◡achètent [il/εl.zaʃεt]
Appeler [aple]
J’appelle [ʒapεl]
Tu appelles [ty.apεl]
Il/elle◡appelle [il/εlapεl]
Nous◡appelons [nu.zaplɔ̃]
Vous◡appelez [vu.zaple]
Ils/elles◡appellent [il/εl.zapεl]
Epeler [eple] son nom.
J’épelle [ʒepεl] mon nom.
Tu épelles [ty.epεl] ton nom.
Il/elle◡épelle [il/εlepεl] son nom.
Nous◡épelons [nu.zeplɔ̃] notre nom.
Vous◡épelez [vu.zeple] votre nom
Ils/elles◡épellent [il/εl.zepεl] leur nom.
Jeter [ʒəte]
Je jette [ʒeʒεt]
Tu jettes [ty.ʒεt]
Il/elle jette [il/εlʒεt]
Nous jetons [nu.ʒ(ə)tɔ̃]
Vous jetez [vu.ʒ(ə)te]
Ils/elles jettent [il/εl.ʒεt]

Enchaînements et liaisons (Partie 1)

Enchaînements et liaisons avec un groupe de consonnes -r + consonne :

Nord-Est, Nord-Ouest…

-RD
– Nord-Est [nɔrεst] / Nord-Ouest [nɔrwεst]
– Nord-Africain [nɔrafrikε̃]
– Nord-Américain [nɔramerikε̃]
– Un lourd◡animal [œ̃luranimal]
– Sourd◡et muet [suremɥε]
– Un motard heureux [œ̃mɔtarɶrø]
– Un regard étonné [œ̃rəgaretɔne]

Mais on dira :
– Une lourde◡amende [ynlurdamɑ̃d]
– Sourde◡et muette [surdemɥεt]

Vers elle, cours avec lui…


-RS
– Vers◡elle [vεrεl]
– Cours◡avec lui. [kuravεklɥi]
– Pars◡avec elle. [paravεkεl]
– A travers◡une fenêtre [atravεrynfənεtr]
Toujoursest-il que… [tuʒurεtilkə]
– Il◡est toujours◡à se plaindre. [ilεtuʒurasəplε̃dr]
– Je suis toujours◡en retard. [ʒəsɥituʒurɑ̃rətar]
– Nous trouverons toujours◡un moyen. [tuʒurœ̃mwajε̃]
– Il fait toujours◡aussi froid ! [tuʒurosifrwa]
– Je peux toujours◡en◡avoir besoin. [tuʒurɑ̃navwarbəzwε̃]
– Tu peux toujours◡essayer. [tuʒureseje]
– Ils n’ont pas◡été toujours◡aussi gentils. [tuʒurosiʒɑ̃ti]
Enverset contre tous ! [ɑ̃vεrekɔ̃trətus]
– Envers◡eux / elles [ɑ̃vεrø/εl]
– Cinq◡heures◡et demie [sε̃kœredmi]

Mais on dira :
– Le TiersEtat [tjεrzeta]

Vert amande, vert anis…

-RT
– Vert◡amande [vεramɑ̃d] / Vert◡anis [vεrani]
À partentière [aparɑ̃tjεr]
– Prendre part◡à quelque chose [parakεlkəʃoz]   
De parten part [dəparɑ̃par]
– Un court◡instant [œ̃kurε̃stɑ̃]
– Un départ◡annoncé [deparanɔ̃se]
– Ouvert◡ou fermé ? [uvεrufεrme] 
– On part◡avec◡eux. [ɔ̃paravεkø]
– Mort◡en direct [mɔrɑ̃dirεkt]
– Elle sort◡avec ses◡amis. [εlsɔravεksezami]
– Donner tort◡à quelqu’un. [tɔrakεlkœ̃]
À tortou à raison [tɔruarεzɔ̃]
À tortet à travers [tɔreatravεr]

Mais on dira :
– Une courte◡expérience [ynkurtεksperjɑ̃] / une courte◡attente
[ynkurtatɑ̃t]
– Sort-elle souvent ? [sɔrtεl]
– Part-il tôt le matin ? [partil]
– Court-on vite ou lentement ? [kurtɔ̃]
– Un arc-en-ciel [arkɑ̃sjεl]
– Un porc-épic [pɔrkepik] (pluriel porcs-épics)
De partet d’autre [dəpartedotr]   

Le ə muet ou schwa

Boulangerie, médecin, événement…

Le -e [ə] peut disparaître à la condition qu’il ne crée pas un groupe de consonnes complexe difficilement prononçable.

Si nous prenons comme exemple le verbe revenir, on se rend compte que la disparition du -e [ə] situé entre le -v et le -n facilite la pronon-ciation du mot : [rəvnir].

Cette règle est valable pour tous les mots de la langue française. On peut donc avancer l’idée qu’un -e [ə] situé entre 1 consonne et 1 autre consonne : C[ə]C disparait à l’oral.

Boulangerie [bulɑ̃ʒri] ; médecin [medsε̃] ; événement [evεnmɑ̃] ; seulement [sɶlmɑ̃]

Pour les autres cas de figure, la disparition du -e [ə] peut s’avérer impossible à moins de créer un groupe consonantique imprononçable. En règle générale, le -e [ə] ne disparaît pas lorsqu’il est précédé de 2 consonnes et suivi de 1 consonne : CC[ə]C ne peut pas disparaître à l’oral.

Appartement [apartəmɑ̃] ; gouvernement [guvεrnəmɑ̃] ; brusquement [bryskəmɑ̃] ; partenaire [partənεr]

On note également que le [ə] ne peut pas disparaître dans le pronom « le » lorsque sa position est à la fin d’un groupe (par exemple à l’impératif) ou qu’il précède un mot commençant par un -h aspiré.

Ex. Le hibou. Pose-le ici.

D’autre part, on évite de créer des confusions dans quelques cas : Dehors qui deviendrait Dors ou D’or. Pelage qui deviendrait Plage.

Veillez à respecter cette règle quand le -e [ə] à la fin d’un mot est précédé de 2 consonnes et suivi de 1 consonne. Ex. Le risque zéro n’existe pas. [lə.risk[ə]zero.nεgzist[ə].pa]
En voici d’autres exemples :

Le merle moqueur CC[ə]C
Un meurtre sordide CC[ə]C
Un arbre feuillu. CC[ə]C
Un large progrès CC[ə]C
La verte prairie CC[ə]C
Vivre dans la joie CC[ə]C
Un ocre rouge CC[ə]C
L’aigle des montagnes CC[ə]C
Un coffre-fort CC[ə]C
Quatre points CC[ə]C
Un cadre supérieur CC[ə]C
Un orque blanc et noir CC[ə]C
Quelque chose CC[ə]C
Une marche blanche CC[ə]C
Un charme fou CC[ə]C
Le cercle des poètes disparus CC[ə]C
Un texte poétique CC[ə]C
Les Alpes de Haute-Provence CC[ə]C
Le Golfe du Morbihan CC[ə]C
Un axe majeur CC[ə]C
Au rythme du djembé CC[ə]C
Le Ministre de la Santé CC[ə]C
L’ordre des choses CC[ə]C
Les muscles du dos CC[ə]C


Pour éviter que trois consonnes se suivent et ne créent un groupe inprononçable, on crée un -e [ə] à l’oral :

Un ours brun [œ̃nurs[ə]brœ̃]
Des mœurs spéciales [demɶrs[ə]spesjal] (si l’on prononce le « s » de mœurs, les deux étant possibles.)

Il me manque des exemples pour ce dernier type de cas, merci de m'aider à enrichir ce billet si vous en trouvez d'autres... :)

Liaisons avec les voyelles nasales


Les liaisons avec « il y a » / « il y en a » …

Il y a, il y a eu…

Il◡y◡a  / Il◡y◡a eu / Il◡y en◡a / Il◡y en◡a un / Il◡y en◡a eu un
Qu’y◡a-t-il ?
Il◡y◡a quelqu’un ? Y a-t-il quelqu’un ?

Les liaisons avec en-an / un / on

En en vendant un et en en achetant un…

En◡en◡vendant un et en◡en◡achetant un, on◡est contents ! En◡un◡an / En◡un◡an, on◡en◡a eu.
En◡un◡an, on◡en◡a eu un.
Un◡instant / En◡un◡instant / En◡un court◡instant
De la chance, on◡en◡a, on n’en◡a pas. Pourquoi en◡a-t-on ?On◡en◡a parlé lundi. On n’en◡a jamais parlé.
En◡a-t-on parlé lundi ? N’en◡a-t-on jamais parlé ?
On◡en◡a un. On◡en◡a encore◡un◡autre.
En◡a-t-on un ? En◡a-t-on encore un◡autre ?

On en apprend tous les jours…


On◡en◡apprend tous les jours. En◡apprend-on tous les jours ?
On◡en◡a mis un de côté. En◡a-t-on mis un de côté ?
On◡n’en◡entend jamais parler. N’en◡entend-on jamais parler ?
On◡en◡entend de temps◡en temps. En◡entend-on de temps en temps ?
Sitôt qu’on◡en◡ôte un, on marche plein d’entrain.
En◡en◡ôtant un, on marche plein d’entrain.

Le blanc dindon de Ionesco

Le blanc dindon de Ionesco

Jean : Dans la basse-cour, depuis dimanche, le blanc dindon dont ta tante et toi vous me fîtes don, lundi dernier, fait la cour à la dinde blanche de mon cousin fils d’oncle Aron.

Gaston : Ce n’était pourtant pas un lundi, mais bien un vendredi que moi, Gaston, ton cousin, je te fis don d’un blanc dindon dont tu m’apprends qu’il fait la cour, dans la basse-cour, à la blanche dinde dont te fit don l’autre cousin, fils d’oncle Aron, mari de la tante Angèle que tant tu aimes.

Jean : Gaston !

Gaston : Hein ?

Jean : Gaston, entends-tu, ne trouves-tu pas que cette conversation pour apprendre à prononcer le son « on », le son « an », le son « in », à l’air con ?

Gaston : Jean, tu as raison. Abstenons-nous en donc. Quand nous reverrons-nous ?

Jean : un de ces lundis !

Conte de noël – La chèvre de Monsieur Seguin

Lorsque « Les Lettres de mon Moulin » paraissent en 1866, Alphonse Daudet reçoit un très beau compliment de Frédéric Mistral (poète provençal) : « Vous avez su écrire le provençal en Français… ! »

En 1954, Fernandel – le plus provençal des acteurs français – enregistre ces lettres. Sa voix tendre, profonde et juste, est parfaite pour la lecture de ces contes.

L’extrait proposé « La chèvre de Monsieur Seguin » est un classique qui a traversé l’enfance de beaucoup de Français. Le conte faussement naïf reprend des thèmes chers à l’auteur : la liberté, l’amour de son prochain, la cupidité punie et l’honneur…

J’aime réécouter cette belle histoire tendre et plein d’humanité… Fermez les yeux et laissez-vous guider par cette belle voix qui chante la Provence… un peu de soleil en ce novembre gris et froid.

Attention cette histoire pourrait effrayer les tout-petits… !

 

Lire l’histoire en cours de français…

La chèvre de M. Seguin pdf

Monsieur Seguin n’avait jamaiseu de bonheur avec ses chèvres. Il les perdait toutes de la même façon ; un beau matin, elles cassaient leur corde, s’en◡allaient dans la montagne, et là-haut le loup les mangeait. Ni les caresses de leur maître, ni la peur du loup, rien ne les retenait. C’étaient, paraît-il, des chèvres indépendantes, voulant◡à tout prix le grand◡air et la liberté. Le brave M. Seguin, qui ne comprenait rien au caractère de ses bêtes, était consterné.
Il disait : « C’est fini ; les chèvres s’ennuient chez moi, je n’en garderai pas◡une. »
Cependant, il ne se découragea pas, et, après◡avoir perdu six chèvres de la même manière, il◡en acheta une septième. Seulement, cette fois, il◡eut soin de la prendre toute jeune, pour qu’elle s’habituât mieux à demeurer chez lui. Ah ! qu’elle◡était jolie la petite chèvre de M. Seguin ! qu’elle◡était jolie avec ses◡yeux doux, sa barbiche de sous-officier, ses sabots noirs et luisants, ses cornes zébrées et ses longs poils blancs qui lui faisaient une houppelande ! C’était presque aussi charmant que le cabri d’Esméralda – et puis, docile, caressante, se laissant traire sans bouger, sans mettre son pied dans l’écuelle. Un◡amour de petite chèvre... Monsieur Seguin avait derrière sa maison un clos entouré d’aubépines. C’est là qu’il mit la nouvelle pensionnaire. Il l’attacha à un pieu au plus bel◡endroit du pré, en◡ayant soin de lui laisser beaucoup de corde, et de temps◡en temps il venait voir si elle◡était bien. La chèvre se trouvait très◡heureuse et broutait l’herbe de si bon cœur que M. Seguin était ravi.
« Enfin, pensait le pauvre◡homme, en voilà une qui ne s’ennuiera pas chez moi ! »
M. Seguin se trompait, sa chèvre s’ennuya. Un jour, elle se dit en regardant la montagne :
« Comme◡on doit◡être bien là-haut ! Quel plaisir de gambader dans la bruyère, sans cette maudite longe qui vous◡écorche le cou !... C’est bon pour l’âne ou le bœuf de brouter dans◡un clos !... Les chèvres, il leur faut du large. »
À partir de ce moment, l’herbe du clos lui parut fade. L’ennui lui vint. Elle maigrit, son lait se fit rare. C’était pitié de la voir tirer tout le jour sur sa longe, la tête tournée du côté de la montagne, la narine ouverte, en faisant Mé !... tristement. M. Seguin s’apercevait bien que sa chèvre avait quelque chose, mais il ne savait pas ce que c’était... Un matin, comme il◡achevait de la traire, la chèvre se retourna et lui dit dans son patois :
« Écoutez, monsieur Seguin, je me languis chez vous, laissez-moi aller dans la montagne.
– Ah ! mon Dieu !... Elle◡aussi ! » cria M. Seguin stupéfait, et du coup il laissa tomber son◡écuelle ; puis, s’asseyant dans l’herbe à côté de sa chèvre :
« Comment, Blanquette, tu veux me quitter ! »
Et Blanquette répondit : « Oui, monsieur Seguin.
– Est-ce que l’herbe te manque ici ?
– Oh ! non, monsieur Seguin.
– Tu es peut-être attachée de trop court. Veux-tu que j’allonge la corde ?
– Ce n’est pas la peine, monsieur Seguin.
– Alors, qu’est-ce qu’il te faut ? qu’est-ce que tu veux ?
– Je veux aller dans la montagne, monsieur Seguin.
– Mais, malheureuse, tu ne sais pas qu’il◡y a le loup dans la montagne... Que feras-tu quand◡il viendra ?
– Je lui donnerai des coups de cornes, monsieur Seguin.
– Le loup se moque bien de tes cornes. Il m’a mangé des biques autrement encornées que toi... Tu sais bien, la pauvre vieille Renaude qui était◡ici l’an dernier ? une maîtresse chèvre, forte et méchante comme◡un bouc. Elle s’est battue avec le loup toute la nuit... puis, le matin, le loup l’a mangée.
– Pécaïre ! Pauvre Renaude !... Ça ne fait rien, monsieur Seguin, laissez-moi aller dans la montagne.
– Bonté divine !... dit M. Seguin ; mais qu’est-ce qu’on leur fait donc à mes chèvres ? Encore◡une que le loup va me manger... Eh bien, non... je te sauverai malgré toi, coquine ! et de peur que tu ne rompes ta corde, je vais t’enfermer dans l’étable, et tu y resteras toujours. »
Là-dessus, M. Seguin emporte la chèvre dans◡une étable toute noire, dont◡il ferma la porte à double tour. Malheureusement, il◡avait oublié la fenêtre, et à peine eut-il le dos tourné, que la petite s’en◡alla... Quand la chèvre blanche arriva dans la montagne, ce fut◡un ravissement général. Jamais les vieux sapins n’avaient rien vu d’aussi joli. On la reçut comme◡une petite reine. Les châtaigniers se baissaient jusqu’à terre pour la caresser du bout de leurs branches. Les genêts d’or s’ouvraient sur son passage, et sentaient bon tant qu’ils pouvaient. Toute la montagne lui fit fête. Pensez, si notre chèvre était◡heureuse ! Plus de corde, plus de pieu... rien qui l’empêchât de gambader, de brouter à sa guise... C’est là qu’il◡y en◡avait de l’herbe ! jusque par-dessus les cornes, Pécaïre ! Et quelle herbe ! Savoureuse, fine, dentelée, faite de mille plantes... C’était bien autre chose que le gazon du clos. Et les fleurs donc !... De grandes campanules bleues, des digitales de pourpre à longs calices, toute◡une forêt de fleurs sauvages débordant de sucs capiteux ! ... La chèvre blanche, à moitié saoule, se vautrait là-dedans les jambes en l’air et roulait le long des talus, pêle-mêle, avec les feuilles tombées et les châtaignes... Puis, tout◡à coup, elle se redressait d’un bond sur ses pattes. Hop ! la voilà partie, la tête en◡avant, à travers les maquis et les buissières, tantôt sur◡un pic, tantôt au fond d’un ravin, là-haut, en bas, partout... On◡aurait dit qu’il◡y avait dix chèvres de M. Seguin dans la montagne. C’est qu’elle n’avait peur de rien, la Blanquette. Elle franchissait d’un saut de grands torrents qui l’éclaboussaient au passage de poussière humide et d’écume. Alors, toute ruisselante, elle◡allait s’étendre sur quelque roche plate et se faisait sécher par le soleil... Une fois, s’avançant au bord d’un plateau, une fleur de cytise aux dents, elle◡aperçut en bas, tout◡en bas dans la plaine, la maison de M. Seguin avec le clos derrière. Cela la fit rire◡aux larmes.
« Que c’est petit ! dit-elle ; comment ai-je pu tenir là-dedans ? »
Pauvrette ! de se voir si haut perchée, elle se croyait au moins aussi grande que le monde... En somme, ce fut◡une bonne journée pour la chèvre de M. Seguin. Vers le milieu du jour, en courant de droite et de gauche, elle tomba dans◡un groupe de chamois en train de croquer une lambrusque à belles dents. Notre petite coureuse en robe blanche fit sensation. On lui donna la meilleure place à la lambrusque, et tous ces messieurs furent très galants... Il paraît même qu’un jeune chamois à pelage noir eut la bonne fortune de plaire à Blanquette. Les deux◡amoureux s’égarèrent parmi le bois une◡heure◡ou deux, et si tu veux savoir ce qu’ils dirent, va le demander aux sources bavardes qui courent invisibles dans la mousse. Tout◡à coup, le vent fraîchit. La montagne devint violette ; c’était le soir...
« Déjà ! » dit la petite chèvre, et elle s’arrêta fort◡étonnée.
En bas, les champs étaient noyés de brume. Le clos de M. Seguin disparaissait dans le brouillard, et de la maisonnette on ne voyait plus que le toit avec◡un peu de fumée. Elle◡écouta les clochettes d’un troupeau qu’on ramenait, et se sentit l’âme toute triste... Un gerfaut, qui rentrait, la frôla de ses◡ailes en passant. Elle tressaillit... Puis ce fut◡un hurlement dans la montagne: « Hou ! hou ! » Elle pensa au loup, de tout le jour la folle n’y avait pas pensé... Au même moment une trompe sonna bien loin dans la vallée. C’était ce bon M. Seguin qui tentait un dernier◡effort.
« Hou ! hou !... faisait le loup.
– Reviens ! reviens ! ... », criait la trompe.
Blanquette eut◡envie de revenir ; mais en se rappelant le pieu, la corde, la haie du clos, elle pensa que maintenant elle ne pouvait plus se faire à cette vie, et qu’il valait mieux rester. La trompe ne sonnait plus... La chèvre entendit derrière◡elle un bruit de feuilles. Elle se retourna et vit dans l’ombre deux◡oreilles courtes, toutes droites, avec deux◡yeux qui reluisaient... C’était le loup. Énorme, immobile, assis sur son train de derrière, il◡était là regardant la petite chèvre blanche et la dégustant par◡avance. Comme◡il savait bien qu’il la mangerait, le loup ne se pressait pas. Seulement, quand◡elle se retourna, il se mit◡à rire méchamment.
« Ha ! ha ! la petite chèvre de M. Seguin » ; et il passa sa grosse langue rouge sur ses babines d’amadou. Blanquette se sentit perdue... Un moment, en se rappelant l’histoire de la vieille Renaude, qui s’était battue toute la nuit pour◡être mangée le matin, elle se dit qu’il vaudrait peut-être mieux se laisser manger tout de suite ; mais, s’étant ravisée, elle tomba en garde, la tête basse et la corne en◡avant, comme◡une brave chèvre de M. Seguin qu’elle◡était... Non pas qu’elle◡eût l’espoir de tuer le loup – les chèvres ne tuent pas le loup – mais seulement pour voir si elle pourrait tenir aussi longtemps que la Renaude. Alors le monstre s’avança, et les petites cornes entrèrent en danse. Ah ! la brave petite chevrette, comme◡elle◡y allait de bon cœur ! Plus de dix fois, elle força le loup à reculer pour reprendre◡haleine. Pendant ces trêves d’une minute, la gourmande cueillait en hâte encore◡un brin de sa chère◡herbe ; puis elle retournait au combat, la bouche pleine... Cela dura toute la nuit. De temps◡en temps, la chèvre de M. Seguin regardait les◡étoiles danser dans le ciel clair, et elle se disait:
« Oh ! pourvu que je tienne jusqu’à l’aube... »
L’une◡après l’autre, les◡étoiles s’éteignirent. Blanquette redoubla de coups de cornes, le loup de coups de dents... Une lueur pâle parut dans l’horizon... Le chant du coq enroué monta d’une métairie. « Enfin ! » dit la pauvre bête, qui n’attendait plus que le jour pour mourir ; et elle s’allongea par terre dans sa belle fourrure blanche toute tachée de sang... Alors le loup se jeta sur la petite chèvre et la mangea.

La confusion entre [ø], [ɶ] et [ɔ], [o]

[ø] est une voyelle antérieure (la langue vers l’avant de la bouche), mi-fermée (aperture ou ouverture moyennement fermée de la bouche) et arrondie (les lèvres sont rondes mais moins tendues que pour le son [ə]).
[ɶ] est une voyelle antérieure (la langue vers l’avant de la bouche), mi-ouverte (aperture ou ouverture moyennement ouverte de la bouche) et arrondie (attention les lèvres sont très légèrement rondes).
[Ɔ] est une voyelle postérieure (la langue se rétracte vers le fond ou l’arrière de la bouche mais ne se lève pas comme pour le o fermé [o]), mi-ouverte (aperture ou ouverture moyennement ouverte de la bouche) et arrondie (les lèvres sont très rondes).
[O] est une voyelle postérieure (la langue se rétracte vers l’arrière de la bouche et se rapproche du palais), mi-fermée (aperture ou ouverture presque fermée de la bouche) et arrondie (les lèvres sont très rondes).

Beurre, bord, buteur, butor, cheveux, chevaux…


beurre [bɶr]        bord [bɔr]
buteur [bytɶr] butor [bytɔr]
cheveu(x) [ʃvø] [ʃəvø] chevaux [ʃvo] [ʃəvo]
cœur [kɶr]   corps / cor [kɔr]
collecteur [kɔlεktɶr]collector [kɔlεktɔr]
deux [dø] dos [do]
d’heure [dɶr] dort / d’or / d’ores [dɔr]
en chœur [ɑ̃kɶr] encore / Ankor [ɑ̃kɔr]
épagneul [epaɲɶl] espagnol [εspaɲɔl]
feu [fø] faux [fo]
fleur [flɶr] flore [flɔr]
honneur [ɔnɶr]             au nord [onɔr]    
horreur [ɔrɶr] Aurore [ɔrɔr]
jeune [ʒɶn] jaune [ʒon]
l’heure [lɶr]                     l’or [lɔr]  
majeur [maʒɶr] major[maʒɔr]
menteur [mɑ̃tɶr]  mentor [mɑ̃tɔr]
meurt [mɶr] / mœurs [mɶr(s)] mort / maure [mɔr] / morse
[mɔrs]
moniteur [mɔnitɶr]monitor [mɔnitɔr]
Peul / Peule [pøl] Paul [pɔl]/ Paule / Pôle [pol]
peur [pɶr] porc / port / pore [pɔr]
saveur [savɶr] dévore [devɔr]
seigneur [sεɲɶr] senior [senjɔr]
Seul / Seule [sɶl] Sol [sɔl] / Saule [sol]
sœur [sɶr] sort [sɔr]
teneur [tənɶr]ténor [tenɔr]
treize heures [trεzɶr] trésor [trezɔr]

Apprendre à distinguer les homophones

Les homophones se prononcent de la même façon, même s’il n’ont pas obligatoirement la même orthographe. Apprenez à les distinguer car ceux-ci n’ont pas la même signification lorsqu’ils possèdent un genre différent (féminin/masculin).

Une course, des courses…

1. Une course [yn.kurs]Des courses [de.kurs]
2. Une crêpe [yn.krεp]Un crêpe [œ̃.krεp]
3. Une livre [yn.livr]Un livre [œ̃.livr]
4. Une manche [yn.mɑ̃ʃ]Un manche [œ̃.mɑ̃ʃ]
5. Une mémoire [yn.memwar]Un mémoire [œ̃.memwar]
Des mémoires [de.memwar]
6. Une mode [yn.mɔd]Un mode [œ̃.mɔd]
7. Une moule [yn.mul]Un moule [œ̃.mul]
8. Une mousse [yn.mus]Un mousse [œ̃.muss]
9. Une pendule (Tic tac !)
[yn.pɑ̃dyl]
Un pendule [œ̃.pɑ̃dyl]
10. La Poste [la.pɔst]Un poste [œ̃.pɔst]
11. Une somme [yn.sɔm]Un somme [œ̃.sɔm]
12. Une tour [yn.tur]Un tour [œ̃.tur]
13. Une vase [yn.vaz]Un vase [œ̃.vaz]
14. Une voile [yn.vwal]Un voile [œ̃.vwal]
15. Une solde [yn.sɔld] Un solde [œ̃.sɔld]
  1. Faire des courses : Le terme course désigne une épreuve sportive, mais aussi les déplacements pour assurer la pérennité d’un foyer (nourriture, confort…). On utilise l’expression « faire des/les courses » quand on se rend par exemple au supermarché.

2. Faire des crêpes : Le 2 février, jour de la Chandeleur, les Français mangent traditionnellement des crêpes. Leur forme ronde et leur couleur dorée représentent à la fois le soleil et le grand retour de la lumière. N’oublions pas que les jours commencent à rallonger en février.

4. Une manche est la partie d’un vêtement qui entoure le bras.

La manche d’une veste

Un manche est la partie d’un instrument ou d’un outil par laquelle on le tient (ex. manche à balai, manche d’un couteau, manche d’un marteau…).

5. Des mémoires sont une œuvre littéraire qui retrace le récit de sa propre vie.

7. Une moule est un coquillage comestible qui vit à l’état naturel fixé sur des rochers.

Recette des moules marinières

Un moule est un récipient qui permet le moulage et le démoulage des préparations culinaires telles que gâteaux, cakes…

9. Un pendule est un objet qui oscille sous l’effet de forces variées.

11. Faire un somme est l’équivalent de faire une sieste.

12. Faire un tour signifie faire une promenade.

13. La vase est un sédiment meuble fortement humide dans laquelle on s’enfonce plus ou moins.

La vase d’un marécage

14. Faire de la voile signifie faire du bateau, naviguer…

15. Une solde est le salaire du militaire.

Commercialement parlant, les soldes (masculin pluriel) consistent à vendre des surplus en baissant le prix.

La lecture à haute voix vue par Daniel Pennac

« Étrange disparition que celle de la lecture à voix haute. Qu’est-ce que Dostoïevski aurait pensé de ça ? Et Flaubert ? Plus le droit de se mettre les mots en bouche avant de se les fourrer dans la tête ? Plus d’oreille ? Plus de musique ? Plus de salive ? Plus de goût, les mots ? Et puis quoi, encore ! […] Est-ce qu’il [Flaubert] n’est pas définitivement mieux placé que quiconque pour savoir que l’intelligence du texte passe par le son des mots d’où fuse tout leur sens ? Est-ce qu’il ne sait pas comme personne, lui qui a tant bagarré contre la musique intempestive des syllabes, la tyrannie des cadences, que le sens, ça se prononce ? Quoi ? des textes muets pour de purs esprits ? À moi, Rabelais ! À moi, Flaubert ! Dosto ! Kafka ! Dickens, à moi ! Gigantesques brailleurs de sens, ici tout de suite ! Venez souffler dans nos livres ! Nos mots ont besoin de corps ! Nos livres ont besoin de vie !

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Daniel Pennac


Il est vrai que c’est confortable, le silence du texte… on n’y risque pas la mort de Dickens, emporté après une de ses harassantes lectures publiques… le texte et soi… tous ces mots muselés dans la douillette cuisine de notre intelligence… comme on se sent quelqu’un en ce silencieux tricotage de nos commentaires ! … et puis, à juger le livre à part soi on ne court pas le risque d’être jugé par lui… c’est que, dès que la voix s’en mêle, le livre en dit long sur son lecteur… le livre dit tout.

L’homme qui lit de vive voix s’expose absolument. S’il ne sait pas ce qu’il lit, il est ignorant dans ses mots, c’est une misère, et cela s’entend. S’il refuse d’habiter sa lecture, les mots restent lettres mortes, et cela se sent. S’il gorge le texte de sa présence, l’auteur se rétracte, c’est un numéro de cirque, et cela se voit. L’homme qui lit de vive voix s’expose absolument aux yeux qui l’écoutent.

S’il lit vraiment, s’il y met son savoir en maîtrisant son plaisir, si sa lecture est acte de sympathie pour l’auditoire comme pour le texte et son auteur, s’il parvient à faire entendre la nécessité d’écrire en réveillant nos plus obscurs besoins de comprendre, alors les livres s’ouvrent grand, et la foule de ceux qui se croyaient exclus de la lecture s’y engouffre derrière lui. »

Daniel Pennac, Comme un roman (1992),
Gallimard, collection « Folio », no 2724, p. 195-196